Quel processus politique réaliste pour l’indépendance de la Savoie ?

Retrouver l’identité savoisienne

En ces temps troublés, d’abord par la médiocrité et l’incurie des pseudo élites européennes, il est important de continuer notre réflexion sur la Savoie et son avenir proche et lointain. Dans nos précédents articles aimablement publiés par Breizh-Info, il s’agissait de donner une méthode pour souffler sur les braises prêtes à s’éteindre de la mémoire savoisienne, de resituer notre identité spécifique et notre histoire millénaire. Il est souhaitable maintenant de réfléchir, de manière prospective, aux mécanismes politiques à mettre en œuvre pour déclencher un processus d’indépendance de notre Savoie bien-aimée.

Pour commencer, il faut rappeler la nécessité absolue d’effectuer un travail de mémoire pour se souvenir de ce que fut la Savoie de nos pères avant le rattachement à la France : un des plus antiques Etats européens. Un Etat que ses princes, au fait de leur puissance, abandonnèrent pour succomber aux illusions des nationalismes du 19ième siècles. Nationalismes qui furent, il faut bien le comprendre, une destruction des vraies identités européennes locales. Aucun processus politique ne pourra être engagé sans que les Savoisiens de souche ne se réapproprient leur héritage et leur identité, les resituant dans une perspective historique et surtout symbolique.

Je réitère mon appel pour un usage massif, intensif et généralisé de la Croix de Savoie. Partout, en toute occasion, la Croix de Savoie doit pavoiser nos villes et nos villages, nos balcons et nos jardins. Comme ici pour l’ornementation de mes armes personnelles dont la devise porte cette nécessité d’être le gardien de la mémoire, la Croix de St Maurice, notre saint patron, complétant l’ensemble. Il est en effet évident que seule une perspective de réaffirmation de la foi catholique, culturellement et cultuellement peut soutenir ce mouvement.

La Ligue Savoisienne avait réalisé un travail incroyable dans les années 90. Il y eut alors une véritable renaissance de l’identité savoisienne, au point que le mouvement commençait vraiment à faire peur à Paris. C’est l’honneur de Jean de Pingon et de Patrice Abeille d’avoir réalisé ce travail. Malheureusement, ce dernier en politisant le mouvement en se présentant aux élections régionales de 1998 tua le mouvement culturel qu’il portait brillamment.

Ce travail de réappropriation culturelle de notre identité savoisienne est donc majeur, cette identité se déclinant selon 4 composantes : alpine, francophone, catholique et fidèle à ses princes. La Savoie a finalement de la chance que cette famille, qui l’a délaissée pourtant, existe toujours. Bien naïvement sans doute, je crois que celle-ci pourrait jouer un rôle de soutien dans le futur processus d’indépendance. C’est sans doute moins irréaliste que de faire l’indépendance de la Savoie avec des arguties juridiques autour du Traité de Turin ! L’indépendance se fera en réchauffant l’amour de la Savoie, pas devant des cours internationales ! La stratégie juridique de certains groupes indépendantistes visant à faire constater l’abrogation de fait du Traité de Turin de 1860, celui-ci n’ayant pas été réenregistré par la France auprès de l’ONU après la seconde guerre mondiale. (voir par exemple : Rappel Juridique 1947 | ÉTAT de SAVOIE (etat-de-savoie.com)) Plus ridicule encore, la tentative de faire passer le peuple de Savoie comme une minorité en voie de disparition sur son propre sol en l’inscrivant à l’UNPO (Organisation des nations et des peuples non représentés) qui n’est ni une agence de l’ONU ni une ONG… Même si certains indépendantistes bretons ont fait la même chose, nous ne sommes pas des Pygmées en voie de disparition ! Nous sommes parmi les plus grands et plus antiques peuples européens.

Tout ceci est ridicule et parfaitement contradictoire. En effet, comment justifier l’existence de la Savoie libre et indépendante en passant par des structures mondialistes comme l’ONU et les cours internationales ? Cela nous empêche d’avancer à la manière savoisienne : pragmatique, réaliste et concrète ! La crise actuelle entre la Russie et l’Ukraine démontre que la géopolitique est d’abord une question de rapport de force. Les Traités internationaux ne sont là que pour enregistrer l’état de ces rapports à un moment donné.

Or, le rapport de force inscrivant la Savoie dans l’Etat français depuis 1860 n’a pas bougé d’un iota malgré l’instabilité politique française que nous avons malheureusement rejoint. En 160 ans, la Savoie a connu un empire, trois républiques, un régime collaborationniste mais chacun de ces régimes a œuvré à la disparition de la spécificité savoisienne.

Ce rapport de force est même particulièrement défavorable à la Savoie aujourd’hui puisque la Savoie s’est profondément « désavoyardisée », selon l’expression de l’historien de la Savoie Paul Guichonnet, même si dans les vallées rurales ce sont encore majoritairement les vieilles familles locales qui dirigent les communes. Ce rapport de force entre la Savoie et la France n’évoluera que si un véritable mouvement culturel savoisien conquiert les intelligences et les cœurs ; et si certains non savoisiens résidents en Savoie peuvent se projeter dans une future Savoie libre, prospère et sûre.

Régionalisation de la Savoie.

Si cette condition de l’existence d’un mouvement culturel savoisien fort était remplie, quel serait le premier pas politique vers l’indépendance et quelles seraient les autres étapes ?

Soyons pragmatique comme savent l’être les Savoisiens. Depuis plusieurs années, la fusion des deux départements (Haute-Savoie et Savoie) est à l’ordre du jour. Le mouvement Région Savoie a fortement œuvré dans ce sens ce qui a abouti à la création de l’Assemblée des Pays de Savoie en 2001, devenue en 2016 le Conseil Savoie Mont Blanc et réunissant les deux conseils départementaux. Mais cette assemblée n’a aucune existence légale en droit français et n’a donc aucun pouvoir. En outre, la Haute-Savoie, riche et prospère grâce à Genève principalement – nous y reviendrons- a toujours traîné les pieds face à cette fusion, Annecy perdant nécessairement sa place au profit de Chambéry.

Hervé Gaymard, actuel président du Conseil départemental de Savoie, est le fer de lance de ce mouvement. En rédigeant une lettre adressée aux deux assemblées départementales en 2018, il a relancé le débat :

            « Aujourd’hui, alors que les Départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin sont autorisés à s’unir pour créer une collectivité européenne d’Alsace, le sujet (la création d’un Département Savoie Mont-Blanc) redevient d’actualité. (…)

Le Pays de Savoie Mont-Blanc est un périmètre pertinent d’action, pas seulement parce que les deux départements, artificiellement séparés en 1860, partagent la même histoire. Mais aussi parce que nos économies à la fois se ressemblent et sont complémentaires. Nous sommes par ailleurs une exception en France, car les deux-tiers de notre richesse économique ne sont pas dans les agglomérations capitales, mais dans les vallées. L’échelon Savoie Mont-Blanc est donc pertinent pour mettre en œuvre les politiques d’aménagement du territoire et de solidarité territoriale. »

Hervé Gaymard a bien compris le danger pour les deux départements de Savoie d’être marginalisés au sein de la Région AURA, grande comme l’Autriche et rayonnant autour des métropoles de Lyon et de Grenoble. Un des risques pour la Savoie est de se trouver marginalisée à l’est de ce grand ensemble sans cohérence géographique et historique.

Les vrais Savoisiens et amis de la Savoie ne peuvent être que d’accord avec un tel projet. Encore une fois, soyons pragmatiques, soutenons tout ce qui peut aller dans le sens d’une Savoie forte et d’une identité savoisienne réaffirmée. Je n’ai pas de mots assez durs pour dénoncer les élus de Haute-Savoie qui font tout pour que ce projet de fusion n’advienne pas. Originaire de Savoie du Nord, si je peux comprendre certaines de leurs craintes, la perspective d’une Savoie unie l’emporte largement sur les quelques privilèges que ces apparatchiks perdraient.

Cette étape de la fusion des deux départements en un seul est l’étape qui précède une régionalisation et une émancipation de la région Rhône-Alpes Auvergne. Dans une France de plus en plus faible et administrativement désorganisée, ce puissant département pourrait facilement exiger sa régionalisation.

L’étape suivante serait bien sûr l’autonomisation de la Savoie. Le mot est à la mode en ce moment puisque Emmanuel Macron a déclaré récemment que « l’autonomie de la Corse n’était pas un tabou. » A fortiori celle de la Savoie qui n’est française que depuis 1860! Mais plus que la Corse, c’est notre voisine et sœur, la Vallée d’Aoste, autonome depuis 1948, qui doit nous servir d’exemple. Certes, l’organisation politique de l’Italie a favorisé cette autonomie. Les minorité linguistiques régionales y ont toujours été respectées. Il en va tout autrement dans la France centralisée, parisienne et jacobine.

La très profonde crise actuelle de la France ne peut que s’aggraver. En effet, les institutions et la technostructures françaises étouffent toute velléité de réforme du pays. Cet état de fait est une chance pour la Savoie. Il faut savoir la saisir et œuvrer puissamment pour que la transformation : départementalisation-régionalisation-autonomisation puisse se faire rapidement.

La perspective helvétique

Si, grâce à un mouvement culturel puissant, l’identité savoisienne renaît dans les cœurs des Savoisiens et des amis de la Savoie, la prospérité d’une future Savoie libre et souveraine devra être démontrée et travaillée. Nous gagnerons ainsi, non pas les cœurs, mais les portes-monnaies d’habitants de la Savoie qui pourront être séduits par cette perspective.

Notre modèle indépassable d’organisation politique, administrative et économique est évidemment notre puissant voisin alpin, la Confédération Helvétique.

Je le crois et le proclame bien fort : l’indépendance de la Savoie ne pourra pas se faire sans de puissants soutiens et en tout premier lieu sans l’appui de la Suisse.

Ainsi donc, parallèlement au travail culturel entrepris pour fortifier l’identité savoisienne, devra s’effectuer un travail de lobbying auprès des autorités suisses et d’abord auprès de Genève.

Dans l’espace géographique et historique de la Savoie, Genève a toujours été la métropole la plus importante. Cette ville ne doit ni nous faire peur, ni être méprisée et encore moins être oubliée dans notre projet d’une future Savoie libre et souveraine. Rien ne se fera sans elle.

Je sais qu’en écrivant cela, je vais choquer quelques personnes qui, même en Savoie, n’ont que des clichés dans la tête. L’Escalade ou les vilains frontaliers, l’argent des banques ou le mépris genevois pour la Savoie… Nos ancêtres en prévoyant une zone franche avec Genève lors du référendum de 1860 savaient très bien que cette ville leur était indispensable.

Comme nos ancêtres exigeons le retour et l’extension des zones franches autour de Genève ! Ce serait un premier pas vers la disparition pure et simple de ce que certains géographes appellent la frontière la plus bête du monde. Permettons à Genève de retrouver son arrière-pays (qui s’appelle bien le Genevois !) et permettons à la Savoie de profiter du dynamisme de cette ville internationale à laquelle d’éminentes familles savoisiennes ont participé. Qu’il suffise de donner l’exemple de la famille Pictet, puissante famille patricienne de la ville encore aujourd’hui, dirigeant une des plus puissante banque privée au monde et originaire de Neydens dans le Genevois…dit français. L’enclavement de Genève est aujourd’hui un vrai problème pour la ville. Il est naturel pour elle de retrouver son arrière-pays dont elle s’est elle-même coupée en se livrant à la Réforme.

Le lobbying qui doit être entrepris par les Savoisiens vis-à-vis de la Suisse doit donc se faire à deux niveaux :

  • Au niveau du canton de Genève en faisant comprendre l’intérêt économique de retrouver un arrière-pays ouvert et amical et de soutenir le mouvement d’autonomisation de la Savoie.
  • Au niveau de la Confédération à Berne en rappelant les intérêts stratégiques de la Suisse et de sa sécurité. En effet, les Savoisiens pourraient proposer le rétablissement de la neutralité de la Savoie du Nord, assurée par le Congrès de Vienne, en l’étendant à toute la future Savoie libre. La nature stratégique de la rive sud du Lac Léman existe encore aujourd’hui pour la Suisse, croyez-le bien !

Il s’agit également de dire à la Suisse que la nouvelle Savoie compte bien prendre sa démocratie, son organisation politique ultra décentralisée et son économie comme exemple à suivre. La Suisse ne peut être que favorable à l’établissement d’un petit Etat neutre et prospère à son image entre elle et la France à sa frontière ouest.

Quand la Savoie voudra passer d’un statut de région autonome de la France à celui d’un Etat indépendant, le soutien actif des autorités helvétiques devra être acquis.

Si les Romands pourront sans doute facilement être convaincus de soutenir l’indépendance de leurs voisins et cousins savoisiens, c’est bien plutôt Berne et Zürich qu’il faudra convaincre et éclairer. Là encore ce sont des échanges culturels et intellectuels avec tous les milieux qui comptent qu’il faudra mettre en place. Faire découvrir à ces si proches mais si lointains Suisses allemands la spécificité géographique et historique de la Savoie.

Et l’Europe dans tout cela dirons certains ? D’aucuns ont cru que l’UE pourrait être un soutien aux différents mouvements indépendantistes. Mais l’Europe des Régions développée par la monstrueuse technocratie bruxelloise est celle des nouvelles grandes régions françaises, contribuant à la destruction définitive des identités provinciales en France. Je suis farouchement opposé à toute idée d’union politique européenne. Celle-ci est une continuation du nationalisme du 19e siècle ayant contribué à la disparition de la Savoie ! Mon rêve ressemble plus au Saint-Empire romain germanique qu’à l’Union Européenne technocratique de Bruxelles.

Être prêts lorsque l’occasion se présentera

Résumons donc le processus politique pragmatique et réaliste que nous proposons pour arriver à notre but, l’indépendance retrouvée de notre Savoie bien-aimée :

  • Court terme : soutien de Hervé Gaymard dans sa volonté de créer un département Savoie par fusions des deux départements savoisiens actuels.
  • Moyen terme : régionalisation du département en réaffirmant sa spécificité et son identité propre face à la région AURA. Puis autonomisation à l’occasion de l’accentuation inéluctable de la crise politique et économique française.
  • Action de fond et de long terme :
  • Créer et développer un puissant mouvement culturel savoisien pour ressusciter l’identités savoisienne. Une action à entreprendre dès maintenant est d’exiger de la France la mise en place d’un programme d’histoire de Savoie jusqu’en Terminale pour tous les élèves des deux départements.
  • Lobbying culturel et politique de haut niveau auprès des cantons suisses et de Berne pour faire passer l’idée d’une Savoie libre. Faire miroiter un territoire neutre et ami à ses portes. Ce lobbying ouvrira d’autres contacts internationaux fructueux.
  • De l’autonomie à la demande de d’indépendance. Nous vivons de profonds bouleversements politiques et civilisationnels. Nous sentons bien que l’histoire peut subitement s’accélérer. Les Savoisiens devront être prêts lorsque se présentera l’alignement des planètes qui leur permettra d’exiger l’indépendance. Cela se fera sans doute par un référendum ou bien alors la situation de la France sera tellement désastreuse que cela se fera presque naturellement si nous sommes préparés.

C’est à cette préparation lointaine que l’auteur de ces modeste lignes souhaite participer. Encore une fois, j’appelle à un débat parmi les Savoisiens afin de trouver la stratégie mais aussi les hommes et les moyens d’action qui seront les plus à même d’œuvrer à cette future Savoie libre et indépendante.

Vive la Savoie !

Reybaz

Cet article a été aimablement publié sur le site de réinformation http://www.breizh-info.com https://www.breizh-info.com/2022/03/26/182219/quel-processus-politique-realiste-pour-lindependance-de-la-savoie-lagora/

Un jeune prélat de combat : reconquérir Genève (4) Prévôt du Chapitre de Genève

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L’actuel Palais de Justice de Chambéry, ancien Sénat de Savoie, avec la statut d’Antoine Favre

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Le 5 septembre 1591, François est fait docteur en droit de l’université de Padoue. Il peut enfin rentrer en Savoie et retrouver les siens. A son retour de Padoue en février 1592, les choses vont s’enchaîner très vite. Intérieurement, sa résolution est prise, il sera prêtre. Reste à convaincre son père, M. de Boisy, qui veut en faire un sénateur de Savoie, c’est-à-dire un haut magistrat à qui s’ouvrirait toutes les portes des plus hautes charges du duché de Savoie jusqu’à devenir probablement un conseiller du duc.

Mais François a d’autres ambitions, il veut être d’Eglise et il le sera. Sous la pression de son père, il s’inscrit néanmoins au barreau de Chambéry comme avocat le 24 novembre 1592. Il figurera au barreau jusqu’en 1597 et plaidera plusieurs affaires pendant cette période.

Un événement incroyable va pousser François à révéler sa vocation à son père et à ses amis : son exceptionnelle nomination au poste de Sénateur de Savoie par lettres patentes du duc de Savoie avec dérogation d’âge. On ne pouvait pas accéder à un poste de Sénateur avant l’âge de 30 ans et François n’en avait que 24.

Or, François va refuser cette exceptionnelle promotion et révéler son désir de devenir prêtre. Une autre nomination, tout aussi exceptionnelle, va aider M. de Boisy à accepter la volonté de François. Elle vient directement de Rome : François est nommé à la charge de Prévôt du Chapitre de Genève par Bulles papales du 7 mars 1593. Les Bulles arrivent en Savoie, le 7 mai. Le lendemain a lieu une entrevue entre François et son père qui lui donne finalement sa bénédiction.

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Village de Lathuile au bord du lac d’Annecy où la famille de Sales possédait un petit château

Le 9 mai, il revêt la soutane dans l’église de Lathuile.

Le 10 mai, il présente ses Bulles à François de Chissé, vicaire général.

Le 11 mai, il prête serment d’observer les statuts et les coutumes de cette Eglise (celle de Genève) et fidélité au Pape et à ses successeurs.

Le 12 mai, il prend possession officiellement de sa charge « par le baiser du grand autel avec toutes les cérémonies accoutumées »

On le presse alors d’accepter la charge de Sénateur. En effet, rien n’empêchait de cumuler les deux charges. Son prédécesseur, le Sieur Empereur, avait cumulé les deux, au point d’ailleurs d’abandonner complètement sa stalle de prévôt dans le coeur de la petite cathédrale d’Annecy, préférant les incroyables fastes et prestiges du Sénat de Savoie. Son grand ami, Antoine Favre, lui écrit en octobre 1593 pour le pousser à accepter :

« Comment si jeune, parmi tant de troubles et de malheurs, refuser une dignité si grande dont on l’a, chose nouvelle, si vite et si justement jugé digne? Le sacerdoce n’est pas une raison de refuser. Que d’évêques, que d’abbés en ce Sénat! Messire Empereur lui-même était un théologien des plus appliqués. Les sénateurs après tout ne sont-ils pas comme des prêtres, traitant du saint mystère des choses humaines et divines? Le duc et le Sénat ne sauraient refuser au prévôt pour la théologie tout le temps désirable. »

Mais François tint bon.

Voici la chronologie jusqu’à son ordination :

– 18 mai au 26 mai 1593, grande retraite préparatoire aux Ordres, faite au château de Sales

– 9 juin : il reçoit les ordres mineurs ( portier, exorciste, lecteur, acolyte)

– 12 juin : sous-diaconat

– juin-septembre : intense période de prédications

– 18 septembre : diaconat

– 18 décembre : ordination presbytérale à Thorens

– 21 décembre : première Messe à Annecy

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59518881Stalles des chanoines du chapitre de la cathédrale St Pierre de Genève qu’ils ne retrouveront jamais.

Calvin aura la bonne idée de ne pas détruire ce chef d’oeuvre d’ébénisterie du XVe siècle

Un jeune prélat de combat : reconquérir Genève (3)

Les prédécesseurs de St François de Sales : les premiers évêques tridentins de Genève,  Ange Justiniani (1568-1578) et Claude de Granier (1578-1602)

C’est un religieux Cordelier de très grande culture qui succéda à François de Bachod : Ange Justiniani (sa notice biographique en italien : http://www.treccani.it/enciclopedia/angelo-giustiniani_(Dizionario-Biografico)/). Il fut le premier évêque de Genève qui résida effectivement à Annecy. Depuis le départ de Pierre de la Baume de Genève jusqu’à l’arrivée d’Ange Justiniani à Annecy, le diocèse fut donc sans évêque résident pendant 35 ans.  Ange Justiniani est né à Gênes en 1520, il était « Docteur en théologie, professeur à Padoue et à Gênes, helléniste remarquable, il fut en outre confesseur du duc de Savoie Emmanuel-Philibert qui le fit nommer à l’évêché de Genève par bulles du 13 octobre 1568. Il fit son entrée solennelle à Annecy le 22 mai suivant et décida d’y fixer sa résidence. La petite ville deviendra dés lors le siège définitif de l’évêché malgré l’espoir de recouvrer Genève auquel ne renoncèrent jamais les évêques successifs qui continuèrent à s’intituler évêques et princes de Genève. « 

L’absence de l’évêque pendant presque 35 ans donna au chapitre et à quelques fortes personnalités ecclésiastiques la fâcheuse habitude de se croire indépendants de toute hiérarchie et d’être maître du diocèse. En outre, le Concile de Trente, qui venait de s’achever, ne portait pas encore ses fruits et on pouvait constater un relâchement général de la discipline ecclésiastique jusque dans les cloîtres réputés les plus austères.

Ange Justiniani voulut promulguer officiellement les décrets du Concile de Trente mais il se heurta à la double hostilité du clergé et du Sénat de Savoie qui interdit la publication intégrale de ces canons, notamment ceux concernant la discipline ecclésiastique. Le nouvel évêque se heurta aussi à l’hostilité du chapitre qui souhaitait garder ses prérogative d’indépendance par rapport à l’évêque et à sa juridiction.

Fatigué et sans doute usé par ces hostilités cléricales et politiques, Ange Justiniani démissionna de sa charge en faveur d’un jeune abbé bénédictin, Claude de Granier, prieur de l’abbaye de Talloire, avec lequel il permuta sa charge en décembre 1578. Molesté par les moines de l’abbaye, Ange Justiniani s’enfuit et se retira à Gênes où il mourut en 1596.

Où l’on voit donc que Benoît XVI n’est pas le premier prélat à devoir démissionner face à la sourde hostilité du petit monde clérical.

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Abbaye de Talloire, devenue aujourd’hui un hôtel de luxe

Claude de Granier va être la grande figure du diocèse pendant 24 ans. Prédécesseur direct de St François, c’est à lui qu’on doit le début de la reprise en main du diocèse. On notera sa ressemblance physique avec St François.

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Claude de Granier est un véritable savoyard comme François. Il fit ses étude à Annecy, où le chanoine de Genève, Eustache Chappuis, ambassadeur de Charles Quint à la cour d’Henri VIII, avait fondé un collège en  1549. (Ce collège, fermé en 1888, est l’ancêtre de l’actuel Lycée Berthollet d’Annecy où se trouve un portrait monumental du fondateur.) Claude entra très jeune à l’abbaye de Talloire dont il devint abbé commendataire à l’âge de 15 ans! Autre temps, autre moeurs…

Il continua ses études à Rome où il obtint le grade de docteur et rentra à son abbaye pour essayer d’y remettre un peu d’ordre mais il se heurta à une opposition violente et  faillit y laisser sa vie! On comprend qu’il n’hésita pas à laisser sa place à Mgr Justiniani qui rencontra les mêmes résistances.

« Nommé évêque de Genève par bulles du 15 décembre 1578, il est sacré dans l’église St-Dominique d’Annecy, le 26 avril 1579. Il entreprend aussitôt la réforme du diocèse à laquelle il va consacrer toute son action. En 1580 et 1581, il en visite toutes les paroisses. Il est amené à prendre tout une série de mesures qui amorce un véritable renouveau de la vie religieuse. Il mourut à Polinges en 1602 au retour du jubilé de Thonon auquel il avait participé. »

Claude de Granier remarqua immédiatement François de Sales et tout le bénéfice qu’il pourrait tirer de ce jeune noble, pieux, savant et aimé du peuple pour l’administration de son diocèse. Il en fit son prévôt et son bras armé pour la reconquête à la foi catholique du Chablais et de Genève.

Dans une lettre adressée au pape Clément VIII, Saint François de Sales lui rendit un vibrant hommage :

« Homme de foi antique, de moeurs antiques, d’antique piété et d’antique constance, il est digne assurément d’immortalité et sa mémoire mérite d’universelles bénédictions. »

(Les citations et sources de ce post sont tirés du livre : Le diocèse de Genève-Annecy dit; Henri Baud Ed. Beauchesne 1985)

Un jeune prélat de combat : reconquérir Genève (2)

Les prédécesseurs de Saint François de Sales : les neveux de  Pierre de la Baume, népotisme et non résidence des évêque avant le Concile de Trente

Pierre de la Baume s’arrangea pour que son neveu Louis de Rye, abbé commendataire de l‘abbaye de St Claude dans le Jura soit nommé évêque de Genève.

Louis de Rye ne résida jamais dans son diocèse et continua à vivre dans ses monastères de St Claude et de Gigny. Cette habitude de ne pas résider dans le diocèse, cure ou abbaye dont on a la charge sera proscrite par le Concile de Trente.

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Jeton épiscopal de Louis de Rye évêque de Genève avec sa devise NON CRAS QUOD HODIE

Henri Baud, historien savoyard, interprète ainsi cette devise :  » Conservant l’espoir de rentrer à Genève, Louis de Rye fit frapper à ses armes un jeton avec la devise : Non Cras quod Hodie, c’est-à-dire, demain sera différent d’aujourd’hui. »

Mort en 1550, c’est son frère cadet, Philibert de Rye qu’il avait choisi comme coadjuteur qui lui succède. Lui non plus de résida pas.

Le 27 juin 1556, Paul IV nomme à l’évêché de Genève devenu vaccant par le décès de Philibert de Rye, François de Bachod. C’est lui qui décida de transférer officiellement le siège épiscopal de Genève à Annecy. Mais il ne put y fixer sa résidence car il avait de nombreuses charges diplomatiques comme légat du Pape. Il assista comme évêque de Genève au Concile de Trente et mourut en 1568 à Turin.

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La très modeste « cathédrale » St Pierre d’Annecy, ancienne chapelle des franciscains

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La cathédrale St Pierre de Genève

(A la vue de ces deux photos, on comprend mieux pourquoi le chapitre de Genève fut particulièrement humilié de devoir s’installer à Annecy et rêva pendant de nombreuses années de pouvoir s’y réinstaller)

L’importance de la résidence épiscopale ne fut que lentement mise en place après les décrets du Concile de Trente obligeant à la résidence ecclésiastique. On a du mal aujourd’hui à s’imaginer un évêque n’habitant pas dans son diocèse et occupant une multitude d’autres charges. C’était l’état habituel des diocèse avant Trente. St François de Sales est le prototype de l’évêque tridentin résidant dans son diocèse et ne s’occupant que des affaires de celui-ci.

Quant au népotisme que l’on constate avec Pierre de la Baume et ses neveux, qu’en fut-il  de St François de Sales?

Et bien, le successeur immédiat de notre grand saint fut son frère qu’il avait nommé comme coadjuteur : Jean-François de Sales (1578-1622-1635). Et leur neveu commun Charles-Auguste de Sales (1606-1645-1660) devint évêque de Genève à la mort du successeur de Jean-François, Juste Guérin.

Faut-il se scandaliser du népotisme ecclésiastique? L’Eglise ne l’a jamais condamné en tant que tel et un immense spirituel comme St François de Sales y a recours sans scrupule. Dans ces temps historiques très troublés, que nous avons du mal à imaginer tant nous sommes habitués à la stabilité institutionnelle et politique depuis d’ailleurs seulement 50 ans, la famille est souvent la seule garantie de sécurité et la seule possibilité d’oeuvrer dans la continuité. De ce point de vue, le népotisme qui vise au bien du diocèse est hautement préférable à des changements de personnalités qui n’oeuvrent pas toutes dans la même direction.

Décret du Concile de Trente au sujet de l’obligation de résidence :

VIe Session, Décret de Réformation Chapitre 1, De la Résidence des Prélats dans leurs Eglises, sous les peines du Droit ancien, & autres ordonnées de nouveau.

Le Saint Concile a jugé à propos de renouveler, comme il renouvelle en effet, en vertu du présent Décret, contre ceux qui ne résident pas, les anciens Canons autrefois publiez contre eux ; mais qui par le désordre des temps & des personnes se trouvent presque tout-à-fait hors d’usage. Et même pour rendre encore la Résidence plus fixe, & tâcher de parvenir par là à la Réformation des mœurs dans l’Eglise, il a résolu de plus d’établir & d’ordonner ce qui suit.

Si quelque Prélat, de quelque dignité, grade & prééminence qu’il soit, sans empêchement légitime, & sans cause juste, & raisonnable, demeure six mois de suite hors de son Diocèse, absent de l’Eglise Patriarcale, Primatiale, Métropolitaine, ou Cathédrale, dont il se trouvera avoir la conduite, sous quelque nom, & par quelque droit, titre, ou cause que ce puisse être ; Il encourra de droit même la peine de la privation de la quatrième partie d’une année de son revenu, qui sera appliquée, par son Supérieur Ecclésiastique, à la fabrique de l’Eglise, & aux pauvres du lieu. Que s’il continue encore cette absence pendant six autres mois, il sera privé, dés ce moment-là, d’un autre quart de son revenu, applicable en la même manière. Mais si la contumace va encore plus loin ; pour lui faire éprouver une plus sévère censure des Canons, le Métropolitain, à peine d’encourir, dés ce moment-là, l’interdit de l’entrée de l’Eglise, sera tenu, à l’égard des Evêques ses Suffragants qui seront absents, Ou l’Evêque Suffragant le plus ancien qui sera sur le lieu, à l’égard du Métropolitain absent, d’en donner avis dans trois mois par Lettres, ou par un Exprès, à notre Saint Père le Pape ; qui par l’autorité du Souverain Siège, pourra procéder contre les Prélats non-résidents, selon que la contumace, plus ou moins grande, d’un chacun l’exigera, & pourvoir les Eglises de Pasteurs qui s’acquittent mieux de leur devoir, suivant que, selon Dieu, il connaîtra qu’il sera plus salutaire & plus expédient.

Un jeune prélat de combat : reconquérir Genève (1)

Les prédécesseurs de Saint François de Sales : le dernier évêque de Genève, Pierre de la Baume

Afin de mieux situer St François de Sales dans l’histoire complexe de la région de Genève et de la Savoie à la fin du XVIe siècle et ainsi mieux comprendre le texte de sa harangue pour la prévôté, je vous propose de faire une présentation des prédécesseurs de St François sur le siège épiscopal de Genève en partant du dernier évêque résident.

Le dernier évêque catholique résident à Genève fut Pierre de la Baume. Sacré évêque le 12 octobre 1522, il quitta Genève le 14 juillet 1533. Il finit sa vie comme évêque de Besançon, siège évidemment beaucoup moins prestigieux.

Depuis de nombreuses années, Genève cherchait à s’émanciper des tutelles politiques du duc de Savoie et de son prince évêque. Comme dans de nombreuses villes à cette époque, la bourgeoisie en s’enrichissant cherche à aussi à développer son pouvoir politique sur la ville qu’elle contribue à développer. Les débats religieux autour de Luther et de la Réforme ne sont finalement qu’un prétexte pour faire valoir le droit de cette bourgeoisie ambitieuse.

n°01,_PH_964

Le traité de combourgeoisie entre Genève, Berne et Fribourg, du 8 février 1526 (AEG, P.H. 964)

« Juré par les Conseils des trois villes malgré l’opposition de l’évêque de Genève Pierre de La Baume et du Duc de Savoie, ce traité constitue une étape fondamentale dans l’émancipation de la communauté des citoyens de Genève. Le sceau de Fribourg a été arraché en 1534, la ville restée fidèle à l’ancienne foi n’approuvant pas la politique des Genevois orientée vers la Réforme.

A l’époque, l’enjeu est plus politique que religieux. Mais quelques cercles protestants existent à Genève, et Berne passe à la Réforme à la suite de la dispute de religion de 1528. Cependant, l’évêque, voyant ses droits de juridiction et son pouvoir sur la communauté menacés, tente de récupérer la conduite des opérations. Il se fait accepter comme bourgeois de Genève, et fait un magnifique cadeau aux citoyens : le droit de justice civile, alors que déjà les syndics possédaient des droits importants en matière pénale.

Ainsi, l’évêque court lentement à sa perte.

Les prédications agressives de Guillaume Farel et d’Antoine Froment provoquent des émeutes. En 1534, les Fribourgeois, fidèles à l’ancienne foi, se retirent de la combourgeoisie. Quant à l’évêque, il a quitté la ville »  le 14 juillet 1533 pour se réfugier dans un premier temps à Fribourg. (Site internet des Archives de l’Etat de Genève)