Un jeune prélat de combat : reconquérir Genève (4) Prévôt du Chapitre de Genève

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L’actuel Palais de Justice de Chambéry, ancien Sénat de Savoie, avec la statut d’Antoine Favre

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Le 5 septembre 1591, François est fait docteur en droit de l’université de Padoue. Il peut enfin rentrer en Savoie et retrouver les siens. A son retour de Padoue en février 1592, les choses vont s’enchaîner très vite. Intérieurement, sa résolution est prise, il sera prêtre. Reste à convaincre son père, M. de Boisy, qui veut en faire un sénateur de Savoie, c’est-à-dire un haut magistrat à qui s’ouvrirait toutes les portes des plus hautes charges du duché de Savoie jusqu’à devenir probablement un conseiller du duc.

Mais François a d’autres ambitions, il veut être d’Eglise et il le sera. Sous la pression de son père, il s’inscrit néanmoins au barreau de Chambéry comme avocat le 24 novembre 1592. Il figurera au barreau jusqu’en 1597 et plaidera plusieurs affaires pendant cette période.

Un événement incroyable va pousser François à révéler sa vocation à son père et à ses amis : son exceptionnelle nomination au poste de Sénateur de Savoie par lettres patentes du duc de Savoie avec dérogation d’âge. On ne pouvait pas accéder à un poste de Sénateur avant l’âge de 30 ans et François n’en avait que 24.

Or, François va refuser cette exceptionnelle promotion et révéler son désir de devenir prêtre. Une autre nomination, tout aussi exceptionnelle, va aider M. de Boisy à accepter la volonté de François. Elle vient directement de Rome : François est nommé à la charge de Prévôt du Chapitre de Genève par Bulles papales du 7 mars 1593. Les Bulles arrivent en Savoie, le 7 mai. Le lendemain a lieu une entrevue entre François et son père qui lui donne finalement sa bénédiction.

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Village de Lathuile au bord du lac d’Annecy où la famille de Sales possédait un petit château

Le 9 mai, il revêt la soutane dans l’église de Lathuile.

Le 10 mai, il présente ses Bulles à François de Chissé, vicaire général.

Le 11 mai, il prête serment d’observer les statuts et les coutumes de cette Eglise (celle de Genève) et fidélité au Pape et à ses successeurs.

Le 12 mai, il prend possession officiellement de sa charge « par le baiser du grand autel avec toutes les cérémonies accoutumées »

On le presse alors d’accepter la charge de Sénateur. En effet, rien n’empêchait de cumuler les deux charges. Son prédécesseur, le Sieur Empereur, avait cumulé les deux, au point d’ailleurs d’abandonner complètement sa stalle de prévôt dans le coeur de la petite cathédrale d’Annecy, préférant les incroyables fastes et prestiges du Sénat de Savoie. Son grand ami, Antoine Favre, lui écrit en octobre 1593 pour le pousser à accepter :

« Comment si jeune, parmi tant de troubles et de malheurs, refuser une dignité si grande dont on l’a, chose nouvelle, si vite et si justement jugé digne? Le sacerdoce n’est pas une raison de refuser. Que d’évêques, que d’abbés en ce Sénat! Messire Empereur lui-même était un théologien des plus appliqués. Les sénateurs après tout ne sont-ils pas comme des prêtres, traitant du saint mystère des choses humaines et divines? Le duc et le Sénat ne sauraient refuser au prévôt pour la théologie tout le temps désirable. »

Mais François tint bon.

Voici la chronologie jusqu’à son ordination :

– 18 mai au 26 mai 1593, grande retraite préparatoire aux Ordres, faite au château de Sales

– 9 juin : il reçoit les ordres mineurs ( portier, exorciste, lecteur, acolyte)

– 12 juin : sous-diaconat

– juin-septembre : intense période de prédications

– 18 septembre : diaconat

– 18 décembre : ordination presbytérale à Thorens

– 21 décembre : première Messe à Annecy

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59518881Stalles des chanoines du chapitre de la cathédrale St Pierre de Genève qu’ils ne retrouveront jamais.

Calvin aura la bonne idée de ne pas détruire ce chef d’oeuvre d’ébénisterie du XVe siècle

Un jeune prélat de combat : reconquérir Genève (3)

Les prédécesseurs de St François de Sales : les premiers évêques tridentins de Genève,  Ange Justiniani (1568-1578) et Claude de Granier (1578-1602)

C’est un religieux Cordelier de très grande culture qui succéda à François de Bachod : Ange Justiniani (sa notice biographique en italien : http://www.treccani.it/enciclopedia/angelo-giustiniani_(Dizionario-Biografico)/). Il fut le premier évêque de Genève qui résida effectivement à Annecy. Depuis le départ de Pierre de la Baume de Genève jusqu’à l’arrivée d’Ange Justiniani à Annecy, le diocèse fut donc sans évêque résident pendant 35 ans.  Ange Justiniani est né à Gênes en 1520, il était « Docteur en théologie, professeur à Padoue et à Gênes, helléniste remarquable, il fut en outre confesseur du duc de Savoie Emmanuel-Philibert qui le fit nommer à l’évêché de Genève par bulles du 13 octobre 1568. Il fit son entrée solennelle à Annecy le 22 mai suivant et décida d’y fixer sa résidence. La petite ville deviendra dés lors le siège définitif de l’évêché malgré l’espoir de recouvrer Genève auquel ne renoncèrent jamais les évêques successifs qui continuèrent à s’intituler évêques et princes de Genève. « 

L’absence de l’évêque pendant presque 35 ans donna au chapitre et à quelques fortes personnalités ecclésiastiques la fâcheuse habitude de se croire indépendants de toute hiérarchie et d’être maître du diocèse. En outre, le Concile de Trente, qui venait de s’achever, ne portait pas encore ses fruits et on pouvait constater un relâchement général de la discipline ecclésiastique jusque dans les cloîtres réputés les plus austères.

Ange Justiniani voulut promulguer officiellement les décrets du Concile de Trente mais il se heurta à la double hostilité du clergé et du Sénat de Savoie qui interdit la publication intégrale de ces canons, notamment ceux concernant la discipline ecclésiastique. Le nouvel évêque se heurta aussi à l’hostilité du chapitre qui souhaitait garder ses prérogative d’indépendance par rapport à l’évêque et à sa juridiction.

Fatigué et sans doute usé par ces hostilités cléricales et politiques, Ange Justiniani démissionna de sa charge en faveur d’un jeune abbé bénédictin, Claude de Granier, prieur de l’abbaye de Talloire, avec lequel il permuta sa charge en décembre 1578. Molesté par les moines de l’abbaye, Ange Justiniani s’enfuit et se retira à Gênes où il mourut en 1596.

Où l’on voit donc que Benoît XVI n’est pas le premier prélat à devoir démissionner face à la sourde hostilité du petit monde clérical.

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Abbaye de Talloire, devenue aujourd’hui un hôtel de luxe

Claude de Granier va être la grande figure du diocèse pendant 24 ans. Prédécesseur direct de St François, c’est à lui qu’on doit le début de la reprise en main du diocèse. On notera sa ressemblance physique avec St François.

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Claude de Granier est un véritable savoyard comme François. Il fit ses étude à Annecy, où le chanoine de Genève, Eustache Chappuis, ambassadeur de Charles Quint à la cour d’Henri VIII, avait fondé un collège en  1549. (Ce collège, fermé en 1888, est l’ancêtre de l’actuel Lycée Berthollet d’Annecy où se trouve un portrait monumental du fondateur.) Claude entra très jeune à l’abbaye de Talloire dont il devint abbé commendataire à l’âge de 15 ans! Autre temps, autre moeurs…

Il continua ses études à Rome où il obtint le grade de docteur et rentra à son abbaye pour essayer d’y remettre un peu d’ordre mais il se heurta à une opposition violente et  faillit y laisser sa vie! On comprend qu’il n’hésita pas à laisser sa place à Mgr Justiniani qui rencontra les mêmes résistances.

« Nommé évêque de Genève par bulles du 15 décembre 1578, il est sacré dans l’église St-Dominique d’Annecy, le 26 avril 1579. Il entreprend aussitôt la réforme du diocèse à laquelle il va consacrer toute son action. En 1580 et 1581, il en visite toutes les paroisses. Il est amené à prendre tout une série de mesures qui amorce un véritable renouveau de la vie religieuse. Il mourut à Polinges en 1602 au retour du jubilé de Thonon auquel il avait participé. »

Claude de Granier remarqua immédiatement François de Sales et tout le bénéfice qu’il pourrait tirer de ce jeune noble, pieux, savant et aimé du peuple pour l’administration de son diocèse. Il en fit son prévôt et son bras armé pour la reconquête à la foi catholique du Chablais et de Genève.

Dans une lettre adressée au pape Clément VIII, Saint François de Sales lui rendit un vibrant hommage :

« Homme de foi antique, de moeurs antiques, d’antique piété et d’antique constance, il est digne assurément d’immortalité et sa mémoire mérite d’universelles bénédictions. »

(Les citations et sources de ce post sont tirés du livre : Le diocèse de Genève-Annecy dit; Henri Baud Ed. Beauchesne 1985)

Un jeune prélat de combat : reconquérir Genève (2)

Les prédécesseurs de Saint François de Sales : les neveux de  Pierre de la Baume, népotisme et non résidence des évêque avant le Concile de Trente

Pierre de la Baume s’arrangea pour que son neveu Louis de Rye, abbé commendataire de l‘abbaye de St Claude dans le Jura soit nommé évêque de Genève.

Louis de Rye ne résida jamais dans son diocèse et continua à vivre dans ses monastères de St Claude et de Gigny. Cette habitude de ne pas résider dans le diocèse, cure ou abbaye dont on a la charge sera proscrite par le Concile de Trente.

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Jeton épiscopal de Louis de Rye évêque de Genève avec sa devise NON CRAS QUOD HODIE

Henri Baud, historien savoyard, interprète ainsi cette devise :  » Conservant l’espoir de rentrer à Genève, Louis de Rye fit frapper à ses armes un jeton avec la devise : Non Cras quod Hodie, c’est-à-dire, demain sera différent d’aujourd’hui. »

Mort en 1550, c’est son frère cadet, Philibert de Rye qu’il avait choisi comme coadjuteur qui lui succède. Lui non plus de résida pas.

Le 27 juin 1556, Paul IV nomme à l’évêché de Genève devenu vaccant par le décès de Philibert de Rye, François de Bachod. C’est lui qui décida de transférer officiellement le siège épiscopal de Genève à Annecy. Mais il ne put y fixer sa résidence car il avait de nombreuses charges diplomatiques comme légat du Pape. Il assista comme évêque de Genève au Concile de Trente et mourut en 1568 à Turin.

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La très modeste « cathédrale » St Pierre d’Annecy, ancienne chapelle des franciscains

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La cathédrale St Pierre de Genève

(A la vue de ces deux photos, on comprend mieux pourquoi le chapitre de Genève fut particulièrement humilié de devoir s’installer à Annecy et rêva pendant de nombreuses années de pouvoir s’y réinstaller)

L’importance de la résidence épiscopale ne fut que lentement mise en place après les décrets du Concile de Trente obligeant à la résidence ecclésiastique. On a du mal aujourd’hui à s’imaginer un évêque n’habitant pas dans son diocèse et occupant une multitude d’autres charges. C’était l’état habituel des diocèse avant Trente. St François de Sales est le prototype de l’évêque tridentin résidant dans son diocèse et ne s’occupant que des affaires de celui-ci.

Quant au népotisme que l’on constate avec Pierre de la Baume et ses neveux, qu’en fut-il  de St François de Sales?

Et bien, le successeur immédiat de notre grand saint fut son frère qu’il avait nommé comme coadjuteur : Jean-François de Sales (1578-1622-1635). Et leur neveu commun Charles-Auguste de Sales (1606-1645-1660) devint évêque de Genève à la mort du successeur de Jean-François, Juste Guérin.

Faut-il se scandaliser du népotisme ecclésiastique? L’Eglise ne l’a jamais condamné en tant que tel et un immense spirituel comme St François de Sales y a recours sans scrupule. Dans ces temps historiques très troublés, que nous avons du mal à imaginer tant nous sommes habitués à la stabilité institutionnelle et politique depuis d’ailleurs seulement 50 ans, la famille est souvent la seule garantie de sécurité et la seule possibilité d’oeuvrer dans la continuité. De ce point de vue, le népotisme qui vise au bien du diocèse est hautement préférable à des changements de personnalités qui n’oeuvrent pas toutes dans la même direction.

Décret du Concile de Trente au sujet de l’obligation de résidence :

VIe Session, Décret de Réformation Chapitre 1, De la Résidence des Prélats dans leurs Eglises, sous les peines du Droit ancien, & autres ordonnées de nouveau.

Le Saint Concile a jugé à propos de renouveler, comme il renouvelle en effet, en vertu du présent Décret, contre ceux qui ne résident pas, les anciens Canons autrefois publiez contre eux ; mais qui par le désordre des temps & des personnes se trouvent presque tout-à-fait hors d’usage. Et même pour rendre encore la Résidence plus fixe, & tâcher de parvenir par là à la Réformation des mœurs dans l’Eglise, il a résolu de plus d’établir & d’ordonner ce qui suit.

Si quelque Prélat, de quelque dignité, grade & prééminence qu’il soit, sans empêchement légitime, & sans cause juste, & raisonnable, demeure six mois de suite hors de son Diocèse, absent de l’Eglise Patriarcale, Primatiale, Métropolitaine, ou Cathédrale, dont il se trouvera avoir la conduite, sous quelque nom, & par quelque droit, titre, ou cause que ce puisse être ; Il encourra de droit même la peine de la privation de la quatrième partie d’une année de son revenu, qui sera appliquée, par son Supérieur Ecclésiastique, à la fabrique de l’Eglise, & aux pauvres du lieu. Que s’il continue encore cette absence pendant six autres mois, il sera privé, dés ce moment-là, d’un autre quart de son revenu, applicable en la même manière. Mais si la contumace va encore plus loin ; pour lui faire éprouver une plus sévère censure des Canons, le Métropolitain, à peine d’encourir, dés ce moment-là, l’interdit de l’entrée de l’Eglise, sera tenu, à l’égard des Evêques ses Suffragants qui seront absents, Ou l’Evêque Suffragant le plus ancien qui sera sur le lieu, à l’égard du Métropolitain absent, d’en donner avis dans trois mois par Lettres, ou par un Exprès, à notre Saint Père le Pape ; qui par l’autorité du Souverain Siège, pourra procéder contre les Prélats non-résidents, selon que la contumace, plus ou moins grande, d’un chacun l’exigera, & pourvoir les Eglises de Pasteurs qui s’acquittent mieux de leur devoir, suivant que, selon Dieu, il connaîtra qu’il sera plus salutaire & plus expédient.