La nudité du Christ sur la Croix – Vendredi Saint 2013

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Michel-Ange Christ nu sur la Croix – Crucifix de Santo Spirito à Florence

« Je demande pourquoi Notre Seigneur voulut être tout nu sur la croix. La première raison fut parce que , par sa mort, il voulait remettre l’homme en état d’innocence, et les habits que nous portons sont la marque du péché. Ne savez-vous pas qu’Adam tout aussitôt qu’il eut prévariqué commença à avoir honte de lui-même, et se fit au mieux qu’il put des vêtements de feuilles de figuier? car avant le péché il n’y avait point d’habits et Adam était tout nu. Le Sauveur par sa nudité même montrait qu’il était la pureté même, et de plus, qu’il remettait les hommes en état d’innocence.

Mais la principale raison fut pour nous enseigner comment il faut, si nous voulons lui plaire, nous dépouiller et réduire notre coeur en la même nudité qu’était son sacré corps, le dépouillant de toutes sortes d’affections et prétentions, à fin qu’il n’aime ni désire autre que lui.

Un jour le grand abbé Serapion fut trouvé tout nu dans une rue par quelques uns de ses amis ; ceux-ci, émus de compassion, lui dirent : qui vous a mis dans un tel état et qui vous a ôté vos habits. Oh, dit-il, c’est ce livre qui m’a ainsi dépouillé , parlant du livre des Evangiles qu’il tenait.

Et moi, je vous assure que rien n’est si propre à nous dépouiller, que la considération de l’incomparable dépouillement et nudité du Sauveur crucifié. »

Sermon pour le Vendredi Saint , 28 mars 1614

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Crucifix en bois de tilleul attribué à Michel-Ange

La crise spirituelle de Paris décembre 1586-janvier 1587 : du désespoir au total abandon

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Cet épisode célèbre de la vie de St François explique peut-être son extraordinaire dimension spirituelle car, à seulement 20 ans, il fit l’expérience spirituelle ultime de l’abandon de Dieu et du sentiment d’être damné, comme le Christ sur la Croix :

« vers la neuvième heure, Jésus clama un grand cri : Eli, Eli lema Sabachtani?, c’est-à-dire : Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as tu abandonné? » Mt 27, 46

« Dieu le fit péché pour nous » 2Co 5, 21

Sainte Jeanne de Chantal rapporte les éléments centraux de cette crise spirituelle et d’angoisse : « Il tomba en une grande tentation et extrême angoisse de l’esprit. Il lui semblait absolument qu’il était réprouvé et qu’il n’y avait point de salut pour lui. »

Le surmenage intellectuel et spirituel d’un jeune homme de 20 ans au coeur du bouillonnement théologique de l’université de Paris enflammée par les discussions au sujet de la justification et de la prédestination ( la doctrine du Concile de Trente n’était pas encore digérée), la montée du désir de la chair opposée au désir de pureté, et tout simplement l’action de la grâce de Dieu dans cette âme appelée à de très grands desseins expliquent cette crise d’une violence inouïe. Dieu affûte de manière très particulière ses outils de prédilection. On peut retrouver ce type d’épreuves extrêmes, spirituelles ou humaines, dans la vie de presque tous les grands saints.

André Ravier S.J. explique dans sa biographie de référence (« Un Sage et un Saint – François de Sales) qu’ :« il faut avancer avec prudence en ces analyses mais cette crise semble surgir d’un conflit violent entre l’élan spirituel qu’avait déclenché chez François le commentaire du prestigieux Génébrard sur le Cantique des Cantiques et les doutes sur son salut éternel qui firent naîtres dans son esprit la doctrine de St Augustin et de St Thomas sur la prédestination, telle que la présentaient les docteurs de Sorbonne. »

Gilbert-Genebrard

Le problème de la prédestination est sûrement un des plus difficiles qui soit, quant au Cantique des Cantiques, il fait partie des livres de la Bible dont la lecture est interdite par la tradition rabbinique aux moins de trente ans sous peine de mort!!!

Saint François de Sales connaissait ces mises en garde : « Origène et saint Jérôme, celui-là en sa préface sur le Cantique, celui-ci en la sienne sur Ezéchiel, récitent qu’il n’était pas permis aux Juifs avant l’age de trente ans, de lire les trois premiers chapitres de la Genèse, le commencement et la fin d’Ezéchiel ni le Cantique des Cantiques, pour la profondeur de leur difficulté, en laquelle peu de gens peuvent nager sans s’y perdre ; et maintenant chacun en parle, chacun en juge, chacun s’en fait accroire. » Les Controverses, partie II, ch. I, article X, De la profanation des Ecritures par la facilité qu’ils prétendent être en l’intelligence de l’Ecriture.

A seulement 20 ans, St François affronte donc les doctrines théologiques les plus difficiles et la lecture des livres bibliques les plus mystérieux. Cela peut aussi expliquer cette crise car il n’avait peut-être pas toute la science nécessaire et toute l’expérience spirituelle qui lui auraient permis de faire face à la crise d’angoisse qu’il traversait.

La vie spirituelle n’est pas un long fleuve tranquille et certaines lectures ou recherches sont une véritable aventure dans laquelle l’âme risque sinon de se perdre du moins de se blesser.

Dans ses notes d’étudiants, on a retrouvé ce texte qui montre l’intensité de la crise spirituelle à quelque jour de son dénouement :

« Moi, misérable, serais-je donc privé de la grâce de Celui qui m’a fait goûter si suavement ses douceurs et qui s’est montré à moi si aimable? Ô Amour, ô charité, ô Beauté en laquelle j’ai mis toutes mes affections. Hé! Je ne jouirai donc plus de ces délices et vous ne m’abreuverez plus des torrents de votre volupté. Ô vierge, agréable entre les filles de Jérusalem, je ne vous verrai donc jamais au royaume de votre Fils? Et jamais donc je ne serai fait participant à cet immense bénéfice de la Rédemption? Et mon doux Jésus n’est-il pas mort aussi bien pour moi que pour les autres? Ah! quoi qu’il en soit, Seigneur, pour le moins, que je vous aime en cette vie, si je ne puis vous aimer en l’éternel. »

« Ces confidences tragiques de François datent de 1586. En décembre de cette année la tension atteint un degré quasi insupportable, même physiquement. Il n’en peut plus. Et aucune issue ne semble possible à ce drame spirituel. » André Ravier, op. cit. 

Cependant, dans la dernière phrase du texte réside déjà la solution à la crise : la supposition impossible. C’est donc par un paradoxe absolu que se résout une crise spirituelle  elle aussi paradoxale.

« En janvier 1587, revenant seul du collège, il entra, à son accoutumée, dans l’église dominicaine de Saint-Etienne-de-Grès. « C’était le jour qu’il plut à Dieu de le délivrer » : selon le mot de Mère de Chantal. et il fait alors un acte d’abandon héroïque : »

L’acte de pur amour de St François de Sales :

« Quoi qu’il arrive, Seigneur, vous qui tenez tout dans votre main, vous dont toutes les voies sont justice et vérité ; quoi que vous ayez décrété à mon égard dans l’éternel secret de votre prédestination et de votre réprobation, vous dont les jugements sont un abîme immense, vous qui êtes un Juge toujours juste et un miséricordieux Père, je vous aimerai, Seigneur, au moins en cette vie. Au moins en cette vie je vous aimerai s’il ne m’est pas donné de vous aimer dans l’éternelle vie! Si mes mérites l’exigeant, je dois être maudit parmi les maudits…accordez-moi de n’être pas de ceux qui maudiront votre Nom. » 

Après avoir récité devant la statut de la Vierge Noire le Souvenez-vous, « il lui sembla que son mal était tombé sur ses pieds comme des écailles de lèpre. » (Ste Jeanne de Chantal)

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Statut de Notre Dame de Bonne Délivrance devant laquelle St François fut guéri.

Cette statut se trouve aujourd’hui dans une chapelle  du Pavillon Adélaïde, vestige du château royal de Neuilly (boulevard d’Argenson, 52)

Sub tuum

praesidium

confugimus,

sancta Dei Genitrix :

nostras deprecationes

ne despicias

in necessitatibus,

sed a periculis cunctis

libera nos semper,

Virgo gloriosa

et benedicta.

Le Sub Tuum Praseidium dans la tradition byzantine russe