Témoin de la violence de la Réforme à Genève

Dans la basilique Notre Dame de Genève, que j’ai découverte pour la première fois hier matin (honte à moi), se trouve un autel dédié à St François de Sales entouré de deux témoins des violences faites aux catholiques lors de l’installation de la Réforme à Genève. Le premier de ces témoins est un panneau en bois représentant la Vierge et mutilé en 1535 ; il ornait les murs de la Cathédrale St Pierre de Genève. Le deuxième est un flambeau liturgique appartenant au monastère des Clarisses de Genève qui se réfugièrent à Annecy après leur expulsion par des troupes bernoises.

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La dernière nuit des Clarisses

Genève en 1535

Le 29 août 1535, les clarisses de Genève décident de quitter leur couvent. La chronique de l’époque a gardé le souvenir des discussions et des larmes qui ont précédé ce départ dû à la Réforme.

Peu nombreux sont ceux qui savent que le bâtiment du Palais de Justice de Genève, à la place du Bourg-du-Four, bâtiment à l’architecture lourde et un peu prétentieuse telle qu’on l’aimait au 19e siècle, a été construit sur l’emplacement d’un couvent de sœurs clarisses. Un couvent dont l’existence fut brève: fondé dans le dernier quart du 15e siècle, il quitta Genève pour Annecy au moment où la ville accueillait de gré ou de force la Réforme. Les clarisses y restèrent jusqu’en 1793: elles avaient pu survivre à la Réforme, mais elles succombèrent à la Révolution française. La fin de ce petit monastère des filles de sainte Colette – les premières sœurs du Bourg-de-Four venaient des monastères de Poligny, Vevey et Orbe qui avaient été fondés par sainte Colette de Corbie, l’une des réformatrices des clarisses – est assez bien connue grâce au récit d’une des abbesses du monastère, sœur Jeanne de Jussie. Sa chronique fut éditée au 17e siècle et popularisée sous le titre polémique et plus que fantaisiste de Levain du calvinisme. Fantaisiste, puisque Calvin n’arriva à Genève que l’année qui suivit le départ des sœurs. La dernière édition qui en a été faite il y a quelques années reprend le titre plus exact et plus simple de Chronique. Ce récit raconte donc le moment où Genève bascule dans la Réforme. Depuis quelques temps déjà, la vie des sœurs était devenue si difficile qu’elles finirent par demander à quitter la ville: une ville que les troupes bernoises occupaient et dans laquelle la messe avait été interdite. Les syndics de la ville se rendirent au monastère des clarisses le 25 août 1535, accompagnés d’un conseiller bernois que Jeanne de Jussie qualifie de «gros pharisien vêtu de velours» – la gravité de l’heure n’empêchait pas l’humour genevois.

Querelle d’habits

Sœur Jeanne rapporte le dialogue qui eut lieu entre ce conseiller bernois et l’une des sœurs: «Dieu et sa mère ne se tenaient pas reclus, argumente le conseiller, mais ils allaient par le monde prêchant en enseignant et ils ne portaient pas tel habit que vous! Pourquoi portez-vous ces simples habits de telle couleur et façon?» – «Pour ce qu’il nous plaît, répond la sœur; et pourquoi êtes-vous ainsi vêtu pompeusement de cette robe?» – «Ce n’est pas pour orgueil, mais pour mon plaisir» – «Et aussi fais-je moi, répondit la sœur. Car cette couleur me plaît et la façon comme vous la vôtre; et parce que chacun a sa liberté, gardez la vôtre, et laissez-nous la nôtre; (…) si vous ne voulez permettre de vivre en votre ville en la sorte qu’ont vécu nos bonnes mères trépassées, permettez-nous d’en sortir ensemble sans danger.» – «Mais où voulez-vous aller?», demanda le conseiller bernois. «Là où Dieu nous conduira.» Vient ensuite le récit de la dernière nuit passée au couvent: un notaire fait l’inventaire des biens du monastère, «et cependant que ledit notaire écrivait, les sœurs se retirèrent près du cloître, disant le De profundis, prenant le dernier congé des saintes mères trépassées, les priant à mains jointes de demander et d’implorer la grâce de Dieu que ce bon couvent ne fut jamais gâté ni violé d’insolence. C’était chose pitoyable à voir et ouïr sangloter toutes ces pauvres sœurs.» La chronique ajoute que ceux qui les entendaient «se reculèrent comme épouvantés et ils frémissaient jusqu’à ce que les sœurs eurent fait leur dévotion, qui leur mouvait tellement le cœur qu’ils ne pouvaient contenir leurs larmes et sanglots piteux»

Laisser ses morts

Peu importait aux sœurs de perdre leurs biens: elles pouvaient continuer à servir Dieu partout ailleurs. La seule chose qui leur coûtait était d’abandonner leurs sœurs enterrées dans le monastère. Comme il en coûte encore à tant de nos contemporains qui doivent s’exiler d’abandonner leurs morts. J’en ai connu certains, et ils en parlaient les larmes aux yeux. Le lendemain, les sœurs quittaient le monastère à pied avec pour seul bagage leur bréviaire sous le bras, mais sous bonne garde, dans un climat de quasi émeute. «Adieu mes belles dames, leur dit le syndic qui les accompagnait, certes votre départ me déplaît. Et il disait en lui: ‘Ah Genève! A cette heure tu perds tout bien et lumière’.» Jeanne de Jussie conclut sa chronique – et nous avec elle – en disant: «Telle fut la pitoyable sortie des pauvres sœurs religieuses de leur couvent et de la cité de Genève, qui fut ce même lundi jour de la saint Félix, le 29 d’août 1535 à cinq heures du matin.» Bernard Hodel (    http://www.echomagazine.ch/archives/articles-2012/5-a-la-deux/154-la-derniere-nuit-des-clarisses)

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La rocambolesque aventure des reliques de St François de Sales pendant la révolution française

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Ancienne chapelle du premier monastère de la Visitation d’Annecy.

Les tombeaux de St François de Sales et de Ste Jeanne de Chantal y demeurèrent jusqu’en 1793.

Actuelle église de la communauté italienne d’Annecy.

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« Alors que la Révolution prenait une tournure de plus en plus dramatique et antireligieuse, et suite aux décrets d’expropriation et d’expulsion de septembre 1792, les religieuses de la Visitation furent saisies de crainte à l’idée d’une violation des sépultures de Saint François de Sales et Sainte Jeanne de Chantal inhumés dans l’église de leur couvent. Une première fois en mars 1793, elles demandèrent au chirurgien Louis Rochette, de les aider à mettre ces dépouilles en lieu sûr. Le 23 mars, un transfert fut organisé de nuit jusqu’au château de Duingt, où les reliques furent cachées. Mais cette disparition fut éventée, et les religieuses durent ramener les corps des saints le 6 avril dans ce qui restait de leur église saccagée, leur couvent étant en cours de transformation en caserne.

Le 25 avril 1793, des voyous pénétrèrent dans l’église déserte et parvinrent à voler quelques pièces d’ornementation de la châsse de Saint François de Sales. Mais quelques mois plus tard, c’est l’ensemble de l’ornementation de la châsse qui était démantelée officiellement par les autorités municipales et revendu pour alimenter leur budget, comme le faisaient toutes les collectivités publiques avec toutes les œuvres d’art non mises à l’abri, principalement les biens d’Eglise. Les caisses contenant les ossements des deux saints furent alors transférées avec une partie du mobilier liturgique du couvent dans un coin de la sacristie de la cathédrale. Lire la suite

Un jeune prélat de combat : reconquérir Genève (4) Prévôt du Chapitre de Genève

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L’actuel Palais de Justice de Chambéry, ancien Sénat de Savoie, avec la statut d’Antoine Favre

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Le 5 septembre 1591, François est fait docteur en droit de l’université de Padoue. Il peut enfin rentrer en Savoie et retrouver les siens. A son retour de Padoue en février 1592, les choses vont s’enchaîner très vite. Intérieurement, sa résolution est prise, il sera prêtre. Reste à convaincre son père, M. de Boisy, qui veut en faire un sénateur de Savoie, c’est-à-dire un haut magistrat à qui s’ouvrirait toutes les portes des plus hautes charges du duché de Savoie jusqu’à devenir probablement un conseiller du duc.

Mais François a d’autres ambitions, il veut être d’Eglise et il le sera. Sous la pression de son père, il s’inscrit néanmoins au barreau de Chambéry comme avocat le 24 novembre 1592. Il figurera au barreau jusqu’en 1597 et plaidera plusieurs affaires pendant cette période.

Un événement incroyable va pousser François à révéler sa vocation à son père et à ses amis : son exceptionnelle nomination au poste de Sénateur de Savoie par lettres patentes du duc de Savoie avec dérogation d’âge. On ne pouvait pas accéder à un poste de Sénateur avant l’âge de 30 ans et François n’en avait que 24.

Or, François va refuser cette exceptionnelle promotion et révéler son désir de devenir prêtre. Une autre nomination, tout aussi exceptionnelle, va aider M. de Boisy à accepter la volonté de François. Elle vient directement de Rome : François est nommé à la charge de Prévôt du Chapitre de Genève par Bulles papales du 7 mars 1593. Les Bulles arrivent en Savoie, le 7 mai. Le lendemain a lieu une entrevue entre François et son père qui lui donne finalement sa bénédiction.

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Village de Lathuile au bord du lac d’Annecy où la famille de Sales possédait un petit château

Le 9 mai, il revêt la soutane dans l’église de Lathuile.

Le 10 mai, il présente ses Bulles à François de Chissé, vicaire général.

Le 11 mai, il prête serment d’observer les statuts et les coutumes de cette Eglise (celle de Genève) et fidélité au Pape et à ses successeurs.

Le 12 mai, il prend possession officiellement de sa charge « par le baiser du grand autel avec toutes les cérémonies accoutumées »

On le presse alors d’accepter la charge de Sénateur. En effet, rien n’empêchait de cumuler les deux charges. Son prédécesseur, le Sieur Empereur, avait cumulé les deux, au point d’ailleurs d’abandonner complètement sa stalle de prévôt dans le coeur de la petite cathédrale d’Annecy, préférant les incroyables fastes et prestiges du Sénat de Savoie. Son grand ami, Antoine Favre, lui écrit en octobre 1593 pour le pousser à accepter :

« Comment si jeune, parmi tant de troubles et de malheurs, refuser une dignité si grande dont on l’a, chose nouvelle, si vite et si justement jugé digne? Le sacerdoce n’est pas une raison de refuser. Que d’évêques, que d’abbés en ce Sénat! Messire Empereur lui-même était un théologien des plus appliqués. Les sénateurs après tout ne sont-ils pas comme des prêtres, traitant du saint mystère des choses humaines et divines? Le duc et le Sénat ne sauraient refuser au prévôt pour la théologie tout le temps désirable. »

Mais François tint bon.

Voici la chronologie jusqu’à son ordination :

– 18 mai au 26 mai 1593, grande retraite préparatoire aux Ordres, faite au château de Sales

– 9 juin : il reçoit les ordres mineurs ( portier, exorciste, lecteur, acolyte)

– 12 juin : sous-diaconat

– juin-septembre : intense période de prédications

– 18 septembre : diaconat

– 18 décembre : ordination presbytérale à Thorens

– 21 décembre : première Messe à Annecy

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59518881Stalles des chanoines du chapitre de la cathédrale St Pierre de Genève qu’ils ne retrouveront jamais.

Calvin aura la bonne idée de ne pas détruire ce chef d’oeuvre d’ébénisterie du XVe siècle

Un jeune prélat de combat : reconquérir Genève (3)

Les prédécesseurs de St François de Sales : les premiers évêques tridentins de Genève,  Ange Justiniani (1568-1578) et Claude de Granier (1578-1602)

C’est un religieux Cordelier de très grande culture qui succéda à François de Bachod : Ange Justiniani (sa notice biographique en italien : http://www.treccani.it/enciclopedia/angelo-giustiniani_(Dizionario-Biografico)/). Il fut le premier évêque de Genève qui résida effectivement à Annecy. Depuis le départ de Pierre de la Baume de Genève jusqu’à l’arrivée d’Ange Justiniani à Annecy, le diocèse fut donc sans évêque résident pendant 35 ans.  Ange Justiniani est né à Gênes en 1520, il était « Docteur en théologie, professeur à Padoue et à Gênes, helléniste remarquable, il fut en outre confesseur du duc de Savoie Emmanuel-Philibert qui le fit nommer à l’évêché de Genève par bulles du 13 octobre 1568. Il fit son entrée solennelle à Annecy le 22 mai suivant et décida d’y fixer sa résidence. La petite ville deviendra dés lors le siège définitif de l’évêché malgré l’espoir de recouvrer Genève auquel ne renoncèrent jamais les évêques successifs qui continuèrent à s’intituler évêques et princes de Genève. « 

L’absence de l’évêque pendant presque 35 ans donna au chapitre et à quelques fortes personnalités ecclésiastiques la fâcheuse habitude de se croire indépendants de toute hiérarchie et d’être maître du diocèse. En outre, le Concile de Trente, qui venait de s’achever, ne portait pas encore ses fruits et on pouvait constater un relâchement général de la discipline ecclésiastique jusque dans les cloîtres réputés les plus austères.

Ange Justiniani voulut promulguer officiellement les décrets du Concile de Trente mais il se heurta à la double hostilité du clergé et du Sénat de Savoie qui interdit la publication intégrale de ces canons, notamment ceux concernant la discipline ecclésiastique. Le nouvel évêque se heurta aussi à l’hostilité du chapitre qui souhaitait garder ses prérogative d’indépendance par rapport à l’évêque et à sa juridiction.

Fatigué et sans doute usé par ces hostilités cléricales et politiques, Ange Justiniani démissionna de sa charge en faveur d’un jeune abbé bénédictin, Claude de Granier, prieur de l’abbaye de Talloire, avec lequel il permuta sa charge en décembre 1578. Molesté par les moines de l’abbaye, Ange Justiniani s’enfuit et se retira à Gênes où il mourut en 1596.

Où l’on voit donc que Benoît XVI n’est pas le premier prélat à devoir démissionner face à la sourde hostilité du petit monde clérical.

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Abbaye de Talloire, devenue aujourd’hui un hôtel de luxe

Claude de Granier va être la grande figure du diocèse pendant 24 ans. Prédécesseur direct de St François, c’est à lui qu’on doit le début de la reprise en main du diocèse. On notera sa ressemblance physique avec St François.

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Claude de Granier est un véritable savoyard comme François. Il fit ses étude à Annecy, où le chanoine de Genève, Eustache Chappuis, ambassadeur de Charles Quint à la cour d’Henri VIII, avait fondé un collège en  1549. (Ce collège, fermé en 1888, est l’ancêtre de l’actuel Lycée Berthollet d’Annecy où se trouve un portrait monumental du fondateur.) Claude entra très jeune à l’abbaye de Talloire dont il devint abbé commendataire à l’âge de 15 ans! Autre temps, autre moeurs…

Il continua ses études à Rome où il obtint le grade de docteur et rentra à son abbaye pour essayer d’y remettre un peu d’ordre mais il se heurta à une opposition violente et  faillit y laisser sa vie! On comprend qu’il n’hésita pas à laisser sa place à Mgr Justiniani qui rencontra les mêmes résistances.

« Nommé évêque de Genève par bulles du 15 décembre 1578, il est sacré dans l’église St-Dominique d’Annecy, le 26 avril 1579. Il entreprend aussitôt la réforme du diocèse à laquelle il va consacrer toute son action. En 1580 et 1581, il en visite toutes les paroisses. Il est amené à prendre tout une série de mesures qui amorce un véritable renouveau de la vie religieuse. Il mourut à Polinges en 1602 au retour du jubilé de Thonon auquel il avait participé. »

Claude de Granier remarqua immédiatement François de Sales et tout le bénéfice qu’il pourrait tirer de ce jeune noble, pieux, savant et aimé du peuple pour l’administration de son diocèse. Il en fit son prévôt et son bras armé pour la reconquête à la foi catholique du Chablais et de Genève.

Dans une lettre adressée au pape Clément VIII, Saint François de Sales lui rendit un vibrant hommage :

« Homme de foi antique, de moeurs antiques, d’antique piété et d’antique constance, il est digne assurément d’immortalité et sa mémoire mérite d’universelles bénédictions. »

(Les citations et sources de ce post sont tirés du livre : Le diocèse de Genève-Annecy dit; Henri Baud Ed. Beauchesne 1985)

La crise spirituelle de Paris décembre 1586-janvier 1587 : du désespoir au total abandon

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Cet épisode célèbre de la vie de St François explique peut-être son extraordinaire dimension spirituelle car, à seulement 20 ans, il fit l’expérience spirituelle ultime de l’abandon de Dieu et du sentiment d’être damné, comme le Christ sur la Croix :

« vers la neuvième heure, Jésus clama un grand cri : Eli, Eli lema Sabachtani?, c’est-à-dire : Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as tu abandonné? » Mt 27, 46

« Dieu le fit péché pour nous » 2Co 5, 21

Sainte Jeanne de Chantal rapporte les éléments centraux de cette crise spirituelle et d’angoisse : « Il tomba en une grande tentation et extrême angoisse de l’esprit. Il lui semblait absolument qu’il était réprouvé et qu’il n’y avait point de salut pour lui. »

Le surmenage intellectuel et spirituel d’un jeune homme de 20 ans au coeur du bouillonnement théologique de l’université de Paris enflammée par les discussions au sujet de la justification et de la prédestination ( la doctrine du Concile de Trente n’était pas encore digérée), la montée du désir de la chair opposée au désir de pureté, et tout simplement l’action de la grâce de Dieu dans cette âme appelée à de très grands desseins expliquent cette crise d’une violence inouïe. Dieu affûte de manière très particulière ses outils de prédilection. On peut retrouver ce type d’épreuves extrêmes, spirituelles ou humaines, dans la vie de presque tous les grands saints.

André Ravier S.J. explique dans sa biographie de référence (« Un Sage et un Saint – François de Sales) qu’ :« il faut avancer avec prudence en ces analyses mais cette crise semble surgir d’un conflit violent entre l’élan spirituel qu’avait déclenché chez François le commentaire du prestigieux Génébrard sur le Cantique des Cantiques et les doutes sur son salut éternel qui firent naîtres dans son esprit la doctrine de St Augustin et de St Thomas sur la prédestination, telle que la présentaient les docteurs de Sorbonne. »

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Le problème de la prédestination est sûrement un des plus difficiles qui soit, quant au Cantique des Cantiques, il fait partie des livres de la Bible dont la lecture est interdite par la tradition rabbinique aux moins de trente ans sous peine de mort!!!

Saint François de Sales connaissait ces mises en garde : « Origène et saint Jérôme, celui-là en sa préface sur le Cantique, celui-ci en la sienne sur Ezéchiel, récitent qu’il n’était pas permis aux Juifs avant l’age de trente ans, de lire les trois premiers chapitres de la Genèse, le commencement et la fin d’Ezéchiel ni le Cantique des Cantiques, pour la profondeur de leur difficulté, en laquelle peu de gens peuvent nager sans s’y perdre ; et maintenant chacun en parle, chacun en juge, chacun s’en fait accroire. » Les Controverses, partie II, ch. I, article X, De la profanation des Ecritures par la facilité qu’ils prétendent être en l’intelligence de l’Ecriture.

A seulement 20 ans, St François affronte donc les doctrines théologiques les plus difficiles et la lecture des livres bibliques les plus mystérieux. Cela peut aussi expliquer cette crise car il n’avait peut-être pas toute la science nécessaire et toute l’expérience spirituelle qui lui auraient permis de faire face à la crise d’angoisse qu’il traversait.

La vie spirituelle n’est pas un long fleuve tranquille et certaines lectures ou recherches sont une véritable aventure dans laquelle l’âme risque sinon de se perdre du moins de se blesser.

Dans ses notes d’étudiants, on a retrouvé ce texte qui montre l’intensité de la crise spirituelle à quelque jour de son dénouement :

« Moi, misérable, serais-je donc privé de la grâce de Celui qui m’a fait goûter si suavement ses douceurs et qui s’est montré à moi si aimable? Ô Amour, ô charité, ô Beauté en laquelle j’ai mis toutes mes affections. Hé! Je ne jouirai donc plus de ces délices et vous ne m’abreuverez plus des torrents de votre volupté. Ô vierge, agréable entre les filles de Jérusalem, je ne vous verrai donc jamais au royaume de votre Fils? Et jamais donc je ne serai fait participant à cet immense bénéfice de la Rédemption? Et mon doux Jésus n’est-il pas mort aussi bien pour moi que pour les autres? Ah! quoi qu’il en soit, Seigneur, pour le moins, que je vous aime en cette vie, si je ne puis vous aimer en l’éternel. »

« Ces confidences tragiques de François datent de 1586. En décembre de cette année la tension atteint un degré quasi insupportable, même physiquement. Il n’en peut plus. Et aucune issue ne semble possible à ce drame spirituel. » André Ravier, op. cit. 

Cependant, dans la dernière phrase du texte réside déjà la solution à la crise : la supposition impossible. C’est donc par un paradoxe absolu que se résout une crise spirituelle  elle aussi paradoxale.

« En janvier 1587, revenant seul du collège, il entra, à son accoutumée, dans l’église dominicaine de Saint-Etienne-de-Grès. « C’était le jour qu’il plut à Dieu de le délivrer » : selon le mot de Mère de Chantal. et il fait alors un acte d’abandon héroïque : »

L’acte de pur amour de St François de Sales :

« Quoi qu’il arrive, Seigneur, vous qui tenez tout dans votre main, vous dont toutes les voies sont justice et vérité ; quoi que vous ayez décrété à mon égard dans l’éternel secret de votre prédestination et de votre réprobation, vous dont les jugements sont un abîme immense, vous qui êtes un Juge toujours juste et un miséricordieux Père, je vous aimerai, Seigneur, au moins en cette vie. Au moins en cette vie je vous aimerai s’il ne m’est pas donné de vous aimer dans l’éternelle vie! Si mes mérites l’exigeant, je dois être maudit parmi les maudits…accordez-moi de n’être pas de ceux qui maudiront votre Nom. » 

Après avoir récité devant la statut de la Vierge Noire le Souvenez-vous, « il lui sembla que son mal était tombé sur ses pieds comme des écailles de lèpre. » (Ste Jeanne de Chantal)

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Statut de Notre Dame de Bonne Délivrance devant laquelle St François fut guéri.

Cette statut se trouve aujourd’hui dans une chapelle  du Pavillon Adélaïde, vestige du château royal de Neuilly (boulevard d’Argenson, 52)

Sub tuum

praesidium

confugimus,

sancta Dei Genitrix :

nostras deprecationes

ne despicias

in necessitatibus,

sed a periculis cunctis

libera nos semper,

Virgo gloriosa

et benedicta.

Le Sub Tuum Praseidium dans la tradition byzantine russe

Un jeune prélat de combat : reconquérir Genève (2)

Les prédécesseurs de Saint François de Sales : les neveux de  Pierre de la Baume, népotisme et non résidence des évêque avant le Concile de Trente

Pierre de la Baume s’arrangea pour que son neveu Louis de Rye, abbé commendataire de l‘abbaye de St Claude dans le Jura soit nommé évêque de Genève.

Louis de Rye ne résida jamais dans son diocèse et continua à vivre dans ses monastères de St Claude et de Gigny. Cette habitude de ne pas résider dans le diocèse, cure ou abbaye dont on a la charge sera proscrite par le Concile de Trente.

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Jeton épiscopal de Louis de Rye évêque de Genève avec sa devise NON CRAS QUOD HODIE

Henri Baud, historien savoyard, interprète ainsi cette devise :  » Conservant l’espoir de rentrer à Genève, Louis de Rye fit frapper à ses armes un jeton avec la devise : Non Cras quod Hodie, c’est-à-dire, demain sera différent d’aujourd’hui. »

Mort en 1550, c’est son frère cadet, Philibert de Rye qu’il avait choisi comme coadjuteur qui lui succède. Lui non plus de résida pas.

Le 27 juin 1556, Paul IV nomme à l’évêché de Genève devenu vaccant par le décès de Philibert de Rye, François de Bachod. C’est lui qui décida de transférer officiellement le siège épiscopal de Genève à Annecy. Mais il ne put y fixer sa résidence car il avait de nombreuses charges diplomatiques comme légat du Pape. Il assista comme évêque de Genève au Concile de Trente et mourut en 1568 à Turin.

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La très modeste « cathédrale » St Pierre d’Annecy, ancienne chapelle des franciscains

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La cathédrale St Pierre de Genève

(A la vue de ces deux photos, on comprend mieux pourquoi le chapitre de Genève fut particulièrement humilié de devoir s’installer à Annecy et rêva pendant de nombreuses années de pouvoir s’y réinstaller)

L’importance de la résidence épiscopale ne fut que lentement mise en place après les décrets du Concile de Trente obligeant à la résidence ecclésiastique. On a du mal aujourd’hui à s’imaginer un évêque n’habitant pas dans son diocèse et occupant une multitude d’autres charges. C’était l’état habituel des diocèse avant Trente. St François de Sales est le prototype de l’évêque tridentin résidant dans son diocèse et ne s’occupant que des affaires de celui-ci.

Quant au népotisme que l’on constate avec Pierre de la Baume et ses neveux, qu’en fut-il  de St François de Sales?

Et bien, le successeur immédiat de notre grand saint fut son frère qu’il avait nommé comme coadjuteur : Jean-François de Sales (1578-1622-1635). Et leur neveu commun Charles-Auguste de Sales (1606-1645-1660) devint évêque de Genève à la mort du successeur de Jean-François, Juste Guérin.

Faut-il se scandaliser du népotisme ecclésiastique? L’Eglise ne l’a jamais condamné en tant que tel et un immense spirituel comme St François de Sales y a recours sans scrupule. Dans ces temps historiques très troublés, que nous avons du mal à imaginer tant nous sommes habitués à la stabilité institutionnelle et politique depuis d’ailleurs seulement 50 ans, la famille est souvent la seule garantie de sécurité et la seule possibilité d’oeuvrer dans la continuité. De ce point de vue, le népotisme qui vise au bien du diocèse est hautement préférable à des changements de personnalités qui n’oeuvrent pas toutes dans la même direction.

Décret du Concile de Trente au sujet de l’obligation de résidence :

VIe Session, Décret de Réformation Chapitre 1, De la Résidence des Prélats dans leurs Eglises, sous les peines du Droit ancien, & autres ordonnées de nouveau.

Le Saint Concile a jugé à propos de renouveler, comme il renouvelle en effet, en vertu du présent Décret, contre ceux qui ne résident pas, les anciens Canons autrefois publiez contre eux ; mais qui par le désordre des temps & des personnes se trouvent presque tout-à-fait hors d’usage. Et même pour rendre encore la Résidence plus fixe, & tâcher de parvenir par là à la Réformation des mœurs dans l’Eglise, il a résolu de plus d’établir & d’ordonner ce qui suit.

Si quelque Prélat, de quelque dignité, grade & prééminence qu’il soit, sans empêchement légitime, & sans cause juste, & raisonnable, demeure six mois de suite hors de son Diocèse, absent de l’Eglise Patriarcale, Primatiale, Métropolitaine, ou Cathédrale, dont il se trouvera avoir la conduite, sous quelque nom, & par quelque droit, titre, ou cause que ce puisse être ; Il encourra de droit même la peine de la privation de la quatrième partie d’une année de son revenu, qui sera appliquée, par son Supérieur Ecclésiastique, à la fabrique de l’Eglise, & aux pauvres du lieu. Que s’il continue encore cette absence pendant six autres mois, il sera privé, dés ce moment-là, d’un autre quart de son revenu, applicable en la même manière. Mais si la contumace va encore plus loin ; pour lui faire éprouver une plus sévère censure des Canons, le Métropolitain, à peine d’encourir, dés ce moment-là, l’interdit de l’entrée de l’Eglise, sera tenu, à l’égard des Evêques ses Suffragants qui seront absents, Ou l’Evêque Suffragant le plus ancien qui sera sur le lieu, à l’égard du Métropolitain absent, d’en donner avis dans trois mois par Lettres, ou par un Exprès, à notre Saint Père le Pape ; qui par l’autorité du Souverain Siège, pourra procéder contre les Prélats non-résidents, selon que la contumace, plus ou moins grande, d’un chacun l’exigera, & pourvoir les Eglises de Pasteurs qui s’acquittent mieux de leur devoir, suivant que, selon Dieu, il connaîtra qu’il sera plus salutaire & plus expédient.

Un jeune prélat de combat : reconquérir Genève (1)

Les prédécesseurs de Saint François de Sales : le dernier évêque de Genève, Pierre de la Baume

Afin de mieux situer St François de Sales dans l’histoire complexe de la région de Genève et de la Savoie à la fin du XVIe siècle et ainsi mieux comprendre le texte de sa harangue pour la prévôté, je vous propose de faire une présentation des prédécesseurs de St François sur le siège épiscopal de Genève en partant du dernier évêque résident.

Le dernier évêque catholique résident à Genève fut Pierre de la Baume. Sacré évêque le 12 octobre 1522, il quitta Genève le 14 juillet 1533. Il finit sa vie comme évêque de Besançon, siège évidemment beaucoup moins prestigieux.

Depuis de nombreuses années, Genève cherchait à s’émanciper des tutelles politiques du duc de Savoie et de son prince évêque. Comme dans de nombreuses villes à cette époque, la bourgeoisie en s’enrichissant cherche à aussi à développer son pouvoir politique sur la ville qu’elle contribue à développer. Les débats religieux autour de Luther et de la Réforme ne sont finalement qu’un prétexte pour faire valoir le droit de cette bourgeoisie ambitieuse.

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Le traité de combourgeoisie entre Genève, Berne et Fribourg, du 8 février 1526 (AEG, P.H. 964)

« Juré par les Conseils des trois villes malgré l’opposition de l’évêque de Genève Pierre de La Baume et du Duc de Savoie, ce traité constitue une étape fondamentale dans l’émancipation de la communauté des citoyens de Genève. Le sceau de Fribourg a été arraché en 1534, la ville restée fidèle à l’ancienne foi n’approuvant pas la politique des Genevois orientée vers la Réforme.

A l’époque, l’enjeu est plus politique que religieux. Mais quelques cercles protestants existent à Genève, et Berne passe à la Réforme à la suite de la dispute de religion de 1528. Cependant, l’évêque, voyant ses droits de juridiction et son pouvoir sur la communauté menacés, tente de récupérer la conduite des opérations. Il se fait accepter comme bourgeois de Genève, et fait un magnifique cadeau aux citoyens : le droit de justice civile, alors que déjà les syndics possédaient des droits importants en matière pénale.

Ainsi, l’évêque court lentement à sa perte.

Les prédications agressives de Guillaume Farel et d’Antoine Froment provoquent des émeutes. En 1534, les Fribourgeois, fidèles à l’ancienne foi, se retirent de la combourgeoisie. Quant à l’évêque, il a quitté la ville »  le 14 juillet 1533 pour se réfugier dans un premier temps à Fribourg. (Site internet des Archives de l’Etat de Genève)