Le culte eucharistique, une des sources de la rationalité occidentale (l’économie des signes)

« Les mathématiques et les sciences modernes de la nature sont liées au Christ. »

Le mathématicien français médaillé Fields, Laurent Lafforgue, dans ses réflexions pédagogiques déclare :

«Le quatrième type d’apprentissage en relation indirecte avec le Christ est celui des mathématiques et des sciences modernes de la nature. L’existence de celles-ci repose sur la possibilité qu’a l’esprit humain de développer une rationalité entièrement soumise à la nécessité, entièrement contrainte – qui est la rationalité mathématique –, sur la soumission du monde physique à la même nécessité, et sur la capacité donnée à l’homme de prêter attention au réel, en particulier au réel matériel.

Le monde physique obéit à une rationalité parce que Dieu a créé le monde par sa Parole, qui est sagesse. Nous lisons au livre des Proverbes : 

Moi, la Sagesse, j’habite avec le savoir-faire, je possède la science de la réflexion. (…) YHWH m’a créée, prémices de son oeuvre, avant ses oeuvres les plus anciennes. Dès l’éternité je fus établie, dès le principe, avant l’origine de la terre. Quand les abîmes n’étaient pas, je fus enfantée, quand n’étaient pas les sources aux eaux abondantes. Avant que fussent implantées les montagnes, avant les collines, je fus enfantée ; avant qu’il eût fait la terre et la campagne et les premiers éléments du monde. Quand il affermit les cieux, j’étais là, quand il traça un cercle à la surface de l’abîme, quand il condensa les nuées d’en haut, quand se gonflèrent les sources de l’abîme, quand il assigna son terme à la mer – et les eaux n’en franchiront pas le bord –, quand il traça les fondements de la terre, j’étais à ses côtés comme le maître d’oeuvre, je faisais ses délices, jour après jour, m’ébattant tout le temps en sa présence, – m’ébattant sur la surface de sa terre et trouvant mes délices parmi les enfants des hommes. (Pr 8, 1231)

La trace de l’action de la Sagesse dans la création apparaît sous une forme impersonnelle comme la nécessité, pour la raison théologique que la création n’est pas Dieu.

L’homme a la capacité de saisir les lois de cette nécessité parce qu’il est créé à l’image de Dieu. Enfin, on peut faire l’hypothèse, à la suite du remarquable philosophe et écrivain Fabrice Hadjadj, que la plus grande attention au réel, y compris matériel, qui a fondé la science moderne en dépassant la science grecque, est consécutive à l’approfondissement du dogme eucharistique : on est passé en chrétienté latine d’une logique du symbole à une logique du réel. quand l’effet de la consécration du pain et du vin a été défini comme transsubstantiation(au quatrième Concile du Latran, en 1215. (L’Agneau mystique : Le retable des frères Van Eyck , Éditions de l’Oeuvre, 2008, page 14.)

C’est pourquoi les mathématiques et les sciences modernes de la nature sont liées au Christ, et il faut l’expliquer aux élèves.» Le Christ est la vérité, fondement d’un enseignement catholique par Laurent Lafforgue (Poissy, session annuelle de l’ADDEC, le 19 novembre 2009)

Passage d’une logique du symbole magique à une logique du réel. Parce que le pain eucharistique est signe et réalité, il est aux confins : à la fois symbole religieux et réalité, signe qui réalise ce qu’il signifie, signe  renvoyant à une réalité qu’il est lui-même. L’homme lui aussi est un être des confins : spirituel et matériel. Le signe eucharistique lui est donc parfaitement proportionné.

C’est à partir de la singularité du signe-réalité eucharistique que peut se déployer un discours rationnel et efficace sur le réel et qu’une science rationnelle peut naître. Que l’homme peut avoir confiance dans une parole et un langage symbolique rationnel, conforme au logos et qui n’est pas soumis à l’intervention de puissances autres que celle du logos pour décrire et transformer la réalité.

Il nous faut donc étudier avec beaucoup d’attention comment le Christ a établi ces signes dans l’histoire du Salut.

« Tel fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. » Jn 2,11

En transformant l’eau en vin, Jésus établit à Cana  ce que le texte johannique grec appelle littéralement le principe des signes :  ἀρχὴν τῶν σημείων. St Jean emploie le même mot au début de son évangile : Au commencement était le Verbe Ἐν ἀρχῇ ἦν ὁ Λόγος, mieux traduit peut-être par : Dans le principe était le Verbe, le Logos éternel de Dieu.

Le même mot grec est également utilisé dans la Septante pour traduire Gn1,1 Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. Ἐν ἀρχῇ ἐποίησεν ὁ θεὸς : « dans le principe, Dieu créa » pourrait-on traduire littéralement.

Cana est donc un commencement absolu qui renvoie à la création. Cette institution des signes par Jésus est aussi importante et aussi puissante que le commencement de toute chose. Dieu créa toute chose. Le Christ rachète toute chose par l’économie des signes qu’il institue à Cana.

L’Eglise a toujours interprété le miracle de Cana comme une préfiguration du signe par excellence, le signe eucharistique.

Car le pain et le vin eucharistiques sont bien d’abord des signes . Comme l’enseigne St Thomas d’Aquin : « le sacrement se classe donc dans le genre signe. » III, Q60, Réponse.

Du signe principiel qu’est l’eucharistie se développe toute une économie des signes, signes sacramentelles et sacramentaux bien entendu ,mais également toute une recherche de sens par approfondissement de la signification de ces signes. Cette intense recherche théologique conduira comme on le sait au développement des Universités au moyen âge ainsi que des grandes abbayes lieux de culture et de recherche parce que d’abord lieux de culte.

La culture qui va se déployer à partir de ces centres culturels et cultuels n’est donc qu’un déploiement du signe eucharistique dans la vie et l’histoire des hommes, la réfraction du signe par excellence dans tous les domaines de la réalité. L’histoire de l’Occident n’est pas totalement compréhensible sans prendre en considération ce fait important. 

Dans l’eucharistie, le Sacramentum tantum -dans le langage scolastique le signe en tant qu’il est signe- et la Res tantum, la réalité signifiée en tant que telle, sont indissociables. Ce qui est signifié est contenu dans le signe et sature le signe de sa présence. Dans le baptême, l’eau répandue sur le front est signe instrumental de la grâce qui vient dans l’âme du baptisé. Le signe demeure signe. L’eau ne se transforme pas en vin comme à Cana.

Dans l’eucharistie, le Sacramentum tantum devient Res tantum.

C’est bien en ce sens que l’eucharistie est la source de tous les autres sacrements. La source de l’économie des signes dans l’Eglise.

Dès lors, puisque dans l’eucharistie le signe est la réalité et la réalité est le signe, tous les autres signes doivent porter eux aussi une certaine relation au réel. Le signe n’est plus arbitraire ou inquiétant comme le signe magique dont l‘efficacité dépend  du savoir-faire du magicien. C’est tout le langage humain qui est renouvelé et se trouve élevé à la capacité de dire et de transformer le réel .

Le signe eucharistique sauve le signe de sa chute dans la magie et le réinstalle dans toute sa puissance médiatrice entre l’homme et la réalité qui l’entoure.

Un discours rationnel est possible car le signe eucharistique nous l’assure. Il en est le fondement ultime, l’étalon, la source.

Le signe eucharistique est la substance même du Logos divin selon la théologie catholique mais est également événement. Mémorial du Sacrifice de la Croix qui en assure l’éternelle contemporanéité. 

Le signe eucharistique est substance et événement. Eternité et histoire. En un sens, c’est bien la Croix et le signe de la Croix par excellence qu’est l’eucharistie qui domine et structure tout le langage et la culture de l’Occident, qui sauve ce langage et l’ouvre à l‘aventure de la pensée.

L’Aleph et le Tav : « Je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin » Ap 22,13

La langue sacrée par excellence, l’hébreu, préparait mystérieusement cette révélation.

La première lettre de l’alphabet hébreu est le aleph, lettre silencieuse et imprononçable. Elle renvoie au souffle, au divin, au mystère, aux opérations mystérieuses de Dieu, à l’intériorité et à la substance des choses. Paradoxalement, elle renvoie également au boeuf, à sa matérialité toute animale. On sait en effet que l’aleph hébreux vient du hiéroglyphe égyptien en forme de tête de boeuf via le phénicien: 

Ce qui est le plus subtil et impondérable renvoie donc à ce qui est à la fois la matérialité la plus animale et au sacrifice bien sûr à travers l’image du bœuf. Cette lettre, par laquelle commence la Bible, contient déjà ce rapport, cette relation mystérieuse entre le signe impondérable et la réalité la plus matérielle ou quotidienne.

 Le tav est la dernière lettre de l’alphabet hébraïque , en forme de tau, de croix donc. De même que la Croix du Christ clôt toute l’économie du Salut, le Tav clôt l’alphabet.

Ces deux lettres forment deux mots extrêmement important pour la théologie des signes que nous aimerions développer :

– le mot « oth » אוֺת veut justement dire signe. Le mot est constitué des deux lettres aleph et tav reliées entre elles par la lettre vav qui a la forme d’un clou. En hébreu, le vav est également la conjonction de coordination « et », la lettre vav renvoie à la relation, à l’acte de relier. Le signe est bien ce qui relie un symbole, tav, à une réalité matérielle ou spirituelle, aleph. En poussant le symbolisme des lettres à son paroxysme, on peut bien dire que la seule porte d’accès aux mystères de l’aleph, de la substance, du divin, est bien les clous (vav) et la Croix( tav)…En tant que chrétien, on ne peut que remarquer sa structure trinitaire : le Père incréé, aleph, l’esprit qui unit, vav et le Fils crucifié, tav.

Il faudra revenir longuement sur ce mot plein de mystères, notamment dans l’étude du récit de la sortie d’Égypte qui est à la Torah ce que l’Evangile des signes de Saint Jean est aux récits évangéliques. Le mot oth y prend une dimension toute particulière et nous permettra de comprendre la différence entre les signes confiés par Dieu à Moïse et les signes des magiciens de Pharaon. Nous touchons dans ce récit déjà à cette transformation fondatrice qui fait passer l’esprit du régime magique au régime logique du Verbe divin.

– le mot « eth » תא veut dire substance mais aussi époque ou événement. Le mot est donc le même que oth mais sans le vav central de liaison. Au commencement Dieu créa la substance (eth) des cieux et la substance (eth) de la terre(Gn1,1). En fait, le mot est très difficilement traduisible. On pourrait aussi traduire: Dieu créa le aleph et le tav des cieux, le aleph et le tav de la terre. La réalité créée est faite de ces deux lettres, substance et symbole, principe et finalité, aleph et tav. Indissociablement. On pourrait aussi traduire : Dieu créa le temps des Cieux et le temps de la Terre…La parenthèse temporelle dans laquelle se déploie l’histoire des cieux et de la terre.

En renvoyant à la notion d’événement et de substance, le « eth », en fusionnant les deux lettres sans vav, donc le symbole et la réalité qu’il signifie, le eth nous renvoie bien évidemment au signe eucharistique, indissociablement Signum tantum et Res tantum, indissociablement Substance et Evénement. Le eth est la réalité même indissociablement tissé d’une substance et d’un signe. Ici bas, l’eucharistie est la seule réalité à nous révéler directement cet réel , elle nous dévoile le réel voilé…(voir Bernard d’Espagnat,le Réel Voilé)

La vocation de l’homme est d’accéder à la réalité substantielle et temporelle des choses, le eth, par l’usage du oth, le signe. Comment? En introduisant, ce clou, cette petite lettre vav qui permet de relier symbole et réalité. Or, nous savons, dans la foi, par l’eucharistie, que cette opération éminemment spirituelle nous est accessible.

Puisque ce signe paradoxal existe, ce signe qui est à la fois le symbole et la réalité signifiée, un signe qui devient tout entier la réalité qu’il signifie tout en demeurant signe pour ses sens alors l’homme sait que de cette source il peut, modestement, lui aussi établir des relations entre des signes et la réalité. Entre les choses et son langage. Entre sa tentative de compréhension intellectuelle du monde et les signes et langage qu’il utilise. 

Le langage n’est plus magique et réservé à quelques uns qui l’entoure de magie. L’humble signe eucharistique est distribué à tous, aux rois comme à l’esclave, aux mages comme aux bergers.

Notre rapport au monde et à ses réalités n’est plus magique mais logique et amoureux.

Dans la prochaine partie, nous étudierons en détail le récit de la sortie d’Égypte qui est d’une très grande richesse pour comprendre l’économie des signes par laquelle, déjà dans l’Ancien Testament, Dieu nous sauve et élève notre langage au niveau logique.

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