L’irrationalité des sociétés technologiques ; seconde partie : « Les lumières d’Ellul »

Quelques pistes de réflexion pour essayer de comprendre cette fuite dans l’irrationnel

Pour essayer d’y voir plus clair et de se frayer un chemin dans cette société qui apparaît tantôt comme le sommet de la rationalité technique tantôt comme un comble d’archaïsme et d’irrationalité, nous prendrons comme maître et comme guide Jacques Ellul dont l’œuvre fait l’objet depuis quelques années d’un effort de réédition. 

Nous croyons qu’il est urgent de le lire et de l’étudier car certaines de ses vues sont prophétiques concernant la situation actuelle et peuvent nous aider à allumer des contre-feux. Il est peut-être déjà trop tard pour repousser l’invasion irrationnelle mais il n’est pas trop tard pour entrer en résistance. Jacques Ellul est un de ceux qui peuvent nous aider à organiser ce mouvement en nous faisant prendre conscience de ce qui nous arrive collectivement.

Une résistance spirituelle dévoyée

Un premier niveau d’analyse doit d’abord essayer de comprendre cette irruption de l’irrationnel dans une société technologique comme une réaction de résistance spirituelle, comme une tentative maladroite et désespérée pour fuir un monde où la part de rêve, d’imagination, de liberté créatrice, de contact vrai avec la nature est de plus en plus difficilement satisfaite. Il ne faut pas négliger cette dimension de résistance qui s’exprime dans la recherche religieuse de nos contemporains. On peut certes regarder avec un peu de commisération leur bouddhisme occidentalisé ou leur ésotérisme sans consistance, et pour ne pas oublier les chrétiens, les exagérations des milieux charismatiques ; mais on ne peut pas non plus refuser d’y voir une certaine recherche de la vérité et une volonté de donner du sens à sa vie, dans une société de plus en plus anomique qui laisse l’individu seul face à lui-même, sans tradition religieuse ou humaniste pour le soutenir et pour l’éclairer dans ses choix.

Essayons de préciser le mécanisme de défense à l’origine de cette réaction spirituelle, car il s’agit bien d’une réaction quasi réflexe d’un homme qui étouffe dans un monde sans âme ?  Nous mettrons en évidence trois réactions de fuite qui ont pour point commun d’être des techniques : les loisirs, la drogue et la mode de la méditation orientale. L’homme ne sait plus comment échapper à la technique sans user de techniques. 

La société technologique fait peser sur ses membres des contraintes énormes en termes de performances et d’obligations de résultats tout en exigeant une santé parfaite et un corps d’athlète. Bien loin de libérer l’esprit, notre société l’aliène. Seule la fuite du week-end permet d’échapper provisoirement à ce rythme exténuant. L’exigence de performance explique l’explosion des techniques de développement personnel, enfin pour ceux qui n’en peuvent plus il y a toute la panoplie des drogues : du simple somnifère jusqu’à l’héroïne.

Le monde des loisirs est une industrie moderne, qui fait donc nécessairement appel à des techniques : loisirs électroniques, centre de loisirs technologiques comme le Futuroscope (une des attractions actuelles s’appelle danse avec les robots), et phénomène beaucoup plus inquiétant : la musique dite techno !

Jacques Ellul avait bien compris la nécessité de l’émergence d’une société de loisir pour supporter les contraintes de la société technicienne :

« …l’homme ne peut vivre et travailler dans une société technicienne que s’il reçoit un certain nombre de satisfactions complémentaires qui lui permettent de surmonter les inconvénients. Les loisirs, les distractions, leur organisation ne sont pas un superflu qu’il serait aisé de supprimer au profit de quelque chose de plus utile, ils ne représentent pas une élévation véritable du niveau de vie : ils sont strictement indispensables pour compenser le manque d’intérêt du travail, la déculturation provoquée par la spécialisation, la tension nerveuse due à l’excessive rapidité de toutes les opérations, l’accélération demandant des adaptations difficiles. »  J. Ellul, Le Système technicien, le cherche midi, 2004, p.74

La société des loisirs est donc organisée par la société technologique elle-même. N’est-il pas surprenant de voir tant de jeunes penser échapper à la société qu’ils dénoncent en s’aliénant à une musique dite ‘’techno’’ et en consommant de la drogue. Pour comprendre que ce type de fêtes dionysiaques (Rave Party) est voulue de la manière la plus cynique par ceux qui ont la lourde tâche de nous gouverner, voici la réaction de Jacques Atali, nous atteignons ici des sommets de cynisme machiavélique : « La police ne comprend pas que les rave parties sont ses meilleurs alliés : défoulement, apprentissage de la répétition, disparition dans la foule, silence face à l’autorité, tout y est. Comme le carnaval aida à supporter le carême, la rave party apprend aux jeunes à accepter la vie répétitive à laquelle la plupart d’entre eux sont promis. »‘’Faisons un rave’’, Jacques Attali, L’Express, 28 juin 2001) cité dans Elisabeth Lévy, Les Maîtres Censeurs, , pp. 320-321 

Ainsi la Rave techno est une technique pour maintenir l’ordre social. La société admet et organise ces vastes espaces de défoulement communautaire où les pulsions sauvages réprimées par les contraintes de la société technologique peuvent s’exprimer mais selon le rythme ‘’techno’’ qui n’entre pas en opposition avec la société ‘’techno’’ que tous les raveurs devront retrouver après la parenthèse de la fête.

Nous jouons évidemment avec le feu, ‘’to rave’’ en anglais veut dire : parler sauvagement, être en délire, être plein de rage… La Barbarie intérieure est bien là en train de se développer au cœur même de nos sociétés. Les barbares ne sont pas aux limes de notre société, ils  sont au cœur.

Autre forme de résistance dévoyée, la drogue, d’ailleurs très largement consommée dans les raves. J. Ratzinger avait très bien perçu la dimension spirituelle contenue dans l’usage de drogue ainsi que son caractère à la fois magique et technique :

« Mais dans le fond, il s’agit bien d’une protestation contre un monde ressenti comme une prison. Le ‘’grand voyage’’ que les hommes tentent dans la drogue est la forme dévoyée d’une aspiration mystique (…). L’aventure patiente et humble de l’ascète qui s’approche de Dieu qui vient jusqu’à lui, en s’élevant petit à petit, est remplacée par le pouvoir magique, la clé magique de la drogue – la voie morale et religieuse cède le pas à la technique. » J. Cal. Ratzinger, Un Tournant pour l’Europe? Diagnostics et pronostics sur la situation de l’Eglise et du Monde, Flammarion – Saint Augustin, 1996, pp. 15-16

A travers l’exemple de la drogue, nous avons un premier exemple encore très frustre et très peu élaboré d’une technologie qui cherche à soumettre l’esprit. Un produit artificiel, donc technologique (cf. les drogues de synthèse comme l‘ecstasy) au service de la production d’un état mental, l’esprit sous la domination de la technique. Ainsi disparaît de la quête spirituelle toute idée d’effort moral et intellectuel. Le constat du futur Benoît XVI rejoint les remarques de J. Ellul qu’il tire d’un livre de Jean Onimus :

« Onimus (L’Asphyxie et le cri) montre excellemment l’invasion de la technique dans les domaines les plus éloignés : l’amour et la religion – l’amour ‘’se ramène au plaisir et aux techniques productrices du plaisir… (…) Onimus montre encore l’invasion de la technique dans le domaine religieux. La ’’rénovation religieuse’’ de ces dernières années, orientées vers le Zen et les Yogas résulte en effet de la découverte de techniques religieuses, et du fait que certaines religions se prêtaient mieux que d’autres à la technicisation. Ce que l’on recherche alors n’est ni une conception du monde, ni une raison de vivre, ni un sens ou une vérité, mais des techniques (de contemplation, de vide, de l’extension de l’espace intérieur). ‘’Dans l’espace mental des civilisations techniciennes, les plus hautes philosophies se détériorent en recettes.’’ Il s’agit toujours de trouver un procédé extérieur, exigeant le moindre effort (caractère éminemment technique) pour obtenir le même résultat apparent (l’extase au moyen d’une drogue, l’agrandissement de l’espace spirituel). (…) ceci exprime cette nécessité d’expansion des techniques à tous les domaines : le monde religieux devient peu à peu dominé. Il l’a été assurément depuis longtemps et l’on peut dire que les procédés magiques, les rites, les liturgies, la musique et l’encens furent des techniques : mais il y a entre elles et ce que nous voyons aujourd’hui toute la distance de l’opération technique au phénomène technique. »  J. Ellul, Le Système technicien, le cherche midi, 2004, pp.181-182

Que ce soit par la drogue ou par la méditation,  c’est une extase qui est recherchée mais par un moyen technique. D’où l’attraction grandissante des religions orientales qui proposent des techniques de méditations. Alors que le christianisme, s’il possède bien des méthodes d’oraison, n’offre aucune technique. Le christianisme demeure dans la gratuité de la relation d’amour entre Dieu et sa créature. Cette relation ne peut en aucun cas être instrumentalisée par quelques techniques que ce soit parce qu‘elle dépend toujours de l‘acte de foi qui surgit des profondeurs spirituels de la personne et échappe ainsi à toute manipulation :

« La tentation est parfois grande pour les croyants de se réfugier dans la technique de l’immersion en échappant à la rencontre personnelle avec le Dieu de la foi, de remplacer l’engagement personnel par une technique qui n’exige plus aucun acte de foi mais seulement la maîtrise des règles. » Présentation par le Cal Ratzinger de la lettre de la Congrégation pour la doctrine de la Foi sur Quelques aspects de la méditation chrétienne, Téqui, p.3-4  

Ainsi, les réactions spirituelles les plus légitimes à la société du tout technologique sont récupérées par celle-ci qui s’impose de manière totalitaire à toutes les dimensions de notre vie. 

 Schéma explicatif proposé par Ellul :

Allons un peu plus loin et essayons de mettre en évidence le mécanisme implacable à l’origine de cette réaction primitive de retour vers l’esprit magique archaïque et dionysiaque qui n’arrive cependant pas à se libérer de son conditionnement technicien. 

Jacques Ellul a mis en évidence ce mécanisme de résurgence de l’esprit magique en étudiant les conséquences de l’introduction forcée des technologies occidentales en Afrique. Ellul constate que le phénomène de dérive de l’esprit technicien vers l’esprit magique y est beaucoup plus rapide qu’en Occident : « les experts de cette conférence (West African conférence on Science, Technology, and the Future of Man and Society, Oecumenical Rewiew, mars 1972) ont parfaitement reconnu que la technicisation entraînait l’effondrement religieux, l’élimination des rites, la transformation de la pensée mythique en pensée rationnelle, ce qui produit un Vacuum psychologique et social. En particulier, il y tendance à la domination absolue de la minorité technicienne sur le reste du peuple. Le rapport de P. Sarpung est extrêmement pessimiste sur la désintégration sociale du fait de la technicisation et il constate un retour, en face de l’effondrement social et religieux, aux pratiques les plus primitives de la magie en tant que défense. Nous savons déjà que Magie et Technique font bon ménage. Les Africains parcourent les cycles plus rapidement que nous! »  Jacques Ellul, Le système technicien, Le cherche midi, 2004, p.192

Ce texte est particulièrement intéressant car à partir de l’exemple africain, il révèle le mécanisme général de dégénérescence qui conduit de l’esprit technicien à l’esprit magique :

1/ Il y a d’abord destruction du fondement religieux traditionnel, qui assurait un équilibre social, au profit d’une pensée uniquement rationnelle. Il faudrait d’ailleurs mieux dire pensée rationaliste, voire hyper rationaliste qui est déjà une pensée rationnelle dégénérée, déséquilibrée du côté de l’esprit magique. A cet égard, il serait éclairant de se pencher sur le cas exemplaire d’A. Comte qui a parcouru tout le cycle de l’hyper rationnel à l’irrationnel.

 « la technique a toujours fonctionné sur un mode de rationalité, et au point de développement où nous sommes arrivés, elle bascule dans l’irrationnel, parfois le délire. Elle a toujours fonctionné en vue de l’utilité, et selon des critères d’utilité, et elle atteint maintenant son point maximum dans l’inutilité généralisée. (…) Elle avait entraîné antérieurement des réactions irrationnelles de compensation (musique, sport, inadaptation sociale), au niveau de l’individu, maintenant l’irrationalité se situe dans la technique elle-même, dans son processus et son résultat, si bien qu’elle inclut l’irrationnel des réactions elles-mêmes. » Jacques Ellul, Le bluff technologique, collection Pluriel, Hachette, 1988, pp. 154-155

« cet univers construit à partir d’un projet rationnel, avec des moyens rationnels, avec une idéologie de rationalité, aboutit à un résultat stupéfiant d’irrationalités, à tel point que je peux parler (voir plus loin  ( 3e partie, Le triomphe de l’absurde, ch.II, La déraison ))de la déraison de la société technicienne. Nous sommes en présence d’une sorte de monstre, dont chaque pièce est rationnelle et dont l’ensemble et le fonctionnement sont des chefs-d’œuvre de déraison. » Ibid., p. 316  « tous les faits que l’on peut retenir révèlent une remarquable tendance, institutionnelle économique, politique, le tout en fonction des techniques vers une irrationalité saisissante. » Ibid., p. 317

« En définitive, ce que je constate, c’est que la rationalité, aussi bien de la technique que de toutes les organisations humaines, plonge dans un univers d’irrationalités, et que la rationalité technicienne est incluse dans un système de puissances irrationnelles. (…)La rationalité pure est, dans l’opération technique, capable de conduire à toutes les aberrations » Ibid., p.319 

A cette opposition entre le pur rationnel et l’irrationnel, il est urgent de répondre par l’alliance de la foi et de la raison. La raison qui s’enorgueillit dans une tentative d’enfermer tout le réel dans une pure rationalité risque fort de sombrer dans la fantasmagorie de l’irrationnel. Seule la foi permet d’ancrer la raison dans la réalité, dans la ‘res.’ Cette res qui finalement pour l’homme n’est accessible que par mode sacramentel, y compris dans les sciences. Tout ceci est à creuser. (cf la notion de réel voilé de Bernard d’Espagnat). Ce qui ne veut pas dire que l’intelligence humaine n’atteint pas la ‘res’ même, mais de manière très humble, c’est-à-dire, sacramentelle. La racine du mal se situe dans la dramatique séparation opérée par Kant entre la foi et la raison.

2/ Il se produit alors ce que J. Ellul appelle un ’’Vacuum psychologique et social’’. L’individu ayant perdu ses repères traditionnels, repères profondément enracinés dans la vérité anthropologique, se retrouve dans un espace vide aux possibilités multiples mais sur lesquelles il n’a aucun pouvoir, aucun recul, où les règles de la sociabilité traditionnelle ont disparu. La personne humaine se transforme en un individu isolé dans lequel s’engouffre un sentiment de vide et d’angoisse.

3/ Enfin, le cycle s’achève dans une réaction compensatoire de retour vers l’esprit magique non tempéré, ou plus exactement non régulé par le religieux traditionnel et mythologique. Donc, un esprit magique à l’état brut, sauvage, gorgé de toutes les forces irrationnelles qui ne trouvent pas à s’exprimer dans l’espace où le rationalisme technicien règne en maître.

Ce phénomène suggère qu’il doit exister une position d’équilibre entre le mythologique pré rationnel qui s’effondre sous les coups du rationalisme technologique et la magie irrationnelle nourrie d’hyper rationalisme. Ce point d’équilibre, c’est la révélation biblique du Logos à la lumière duquel doit être lu le ‘’mythologique’’ biblique.

Conséquences de l’hermétisme des langages techniques 

Jacques Ellul n’explique pas le vacuum psychologique et social qui s’opère par l’arrivée de la technologie dans une culture traditionnelle. Il remarque simplement la destruction des anciennes structures et la domination de la classe technicienne. Un moyen important de cette domination réside dans le langage technique lui-même, souvent inaccessible au non initié. Aujourd’hui n’importe quelle recherche scientifique ou technique exige le recours à de nombreux appareils, instruments, machines et technologies connexes au sujet principal d’étude. Aucun scientifique ou technicien n’est capable de connaître à fond ces différentes techniques ; il doit nécessairement les utiliser en ayant recours à un spécialiste ou en les utilisant à l’aveugle en suivant une procédure, une recette qu’il ne comprend pas dans tous se détails. Ainsi s’instaure entre l’homme et les techniques un rapport de fascination mêlé d’effroi. La technique se sacralise et son utilisation devient de l’ordre d’une magie rationnelle avec son langage hermétique propre ; chaque technique ayant d’ailleurs un langage bien à elle, ce qui renforce l’impression d’éclatement de la connaissance scientifique. Les techniques ont de plus en plus de mal à communiquer entre elles…

   « Dans tous les domaines techniques, à partir d’un certain degré, seuls les spécialistes ont la possibilité ainsi que le pouvoir d’exercer telle ou telle pratique. Ce n’est pas seulement un fait de savoir, de connaissance, mais un fait de monopole et de barrière entre eux et le vulgaire, à qui on laissera la possibilité de jouer avec certaines techniques inférieures. Tout le monde va tapoter sur son clavier mais seuls les techniciens supérieurs peuvent programmer les complexes dont dépendent les orientations économiques, financières, et les renseignements confidentiels. Toute partie essentielle des usages techniques est hors de portée du citoyen. Et à ces pratiques exclusives correspond un langage particulier, hermétique lui aussi au peuple. Tous les aristocrates ont eu un langage spécifique, qui n’était pas celui du commun. (…) Les technocrates ont leur langage. Ils se comprennent entre eux à demi-mot. Toutefois il y a un langage commun à toute la catégorie technicienne, et en outre un langage particulier à chaque spécialité. Cette spécification du langage est un des aspects importants du pouvoir sur lequel les hommes quelconques n’ont aucune prise. Bien entendu, ce langage hermétique, qui avait dans les autres aristocraties un caractère religieux et même  philosophique, rend le message aristocratique ésotérique. Ce qu’est en effet le langage des techniciens entre eux, car ce n’est pas seulement un langage algébrisé, mais aussi digitalisé. » Jacques Ellul, Le bluff technologique, collection Pluriel, Hachette, 1988, pp. 74-75 

« la masse des connaissances acquises enferme chacun dans une spécialité, comportant un langage qui devient code secret pour les autres. »  Ibid., p.129

Prenons la précaution de dire que la difficulté des langages techniques n’est pas voulue pour elle-même, ni pour empêcher le profane d’accéder à un cercle réservé. Comme la musique suppose l’apprentissage du solfège, les techniques requièrent un langage symbolique, souvent mathématisé. Celui qui ne s’y est pas exercé tout jeune a le plus grand mal à y pénétrer et ne peut donc pas comprendre les développements les plus pointus des sciences et des techniques.

Le langage technique, algébrisé et digitalisé, a sa nécessité propre. On ne peut pas en faire l’économie. Il reste vrai qu’il est parfois utilisé pour impressionner le profane et ainsi le dominer. 

Mais à la différence du solfège que tout musicien est capable de déchiffrer quelle que soit son instrument, il n’y a pas un langage technique mais une multitudes de langages spécifiques en fonction de la technique et de l’environnement applicatif de celle-ci. Il est donc urgent de travailler à fonder un langage clair qui permette à la fois la communication des connaissances scientifiques et techniques aux profanes mais surtout et d’abord qui permette une communication entre les différentes sciences et techniques elles-mêmes. Car à force de s’enfermer dans la spécialisation, on risque fort de compromettre le progrès technique lui-même. Il y a un tel foisonnement de techniques ayant chacune sa méthodologie et son langage  propre que le risque de l’incommunicabilité entre les sciences et les techniques est très réel.

Dans l’encyclique Foi et Raison,  le pape Jean-Paul II appelle à travailler à l’élaboration de ce langage qui ne pourra être que de l’ordre de la sagesse métaphysique : «je désire exprimer avec force la conviction que l’homme est capable de parvenir à une conception unifiée et organique du savoir. C’est là l’une des tâches dont la pensée chrétienne devra se charger au cours du prochain millénaire de l’ère chrétienne. La fragmentation du savoir entrave l’unité intérieure de l’homme contemporain, parce qu’elle entraîne une approche parcellaire de la vérité et que, par conséquent, elle fragmente le sens. Comment l’Eglise pourrait-elle ne pas s’en inquiéter ? Cette tâche d’ordre sapientiel dévolue aux Pasteurs découle pour eux directement de l’Evangile et ils ne peuvent se soustraire au devoir de l’accomplir. » Jean-Paul II, encyclique Foi et Raison, n°85§1

Même si le pape parle ici plus particulièrement des connaissances philosophiques et théologiques, les connaissances techniques ne peuvent être exclues de ce souci d’unité.

Technique, science et magie : une origine commune

Réaction dévoyée d’une âme asphyxiée par l’atmosphère spirituellement appauvri des sociétés modernes, développement d’un rapport magique à la réalité par l’hermétisme excessif  du langage technoscientifique, tout cela explique en partie le développement de comportements de plus en plus irrationnels dans nos sociétés.

Mais il nous faut aller plus loin et poser une question radicale : la science et les techniques sont-elles nées, oui ou non, dans le cadre de pratiques magiques rituelles ? Peut-on étendre ‘’le modèle alchimique’’ de naissance de la chimie à d’autres sciences et techniques? Si cette origine commune est avérée, le retour aux pratiques magiques pourra être interprétée comme une régression. Il faudra alors se demander ce qui permet une telle régression dans nos sociétés économiquement et scientifiquement avancées.

Deux écoles philosophiques s’affrontent. Bergson refuse catégoriquement cette filiation : « Bien loin de préparer la venue de la science, comme on l’a prétendu, elle (la magie) a été le grand obstacle contre lequel le savoir méthodique eut à lutter. L’homme civilisé est celui chez lequel la science naissante, impliquée dans l’action quotidienne, a pu empiéter, grâce à une volonté sans cesse tendue, sur la magie qui occupait le reste du terrain. » H. Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, PUF, Quadrige 6e Ed., p181

L’autre école, représentée par Mauss, envisage la magie comme le lieu de naissance de la technique car la magie comme la technique est de l’ordre du faire. Les premiers balbutiements des techniques ont donc été développés dans des « écoles de magiciens ». 

« La magie n’a de parenté véritable qu’avec la religion, d’une part, les techniques et la science, de l’autre. » Marcel Mauss, «Esquisse d’une théorie générale de la magie» p. 89

« Les pratiques traditionnelles avec lesquelles les actes magiques peuvent être confondus sont : les actes juridiques, les techniques, les rites religieux. On a rattaché à la magie le système de l’obligation juridique, pour la raison que, de part et d’autre, il y a des mots et des gestes qui obligent et qui lient, des formes solennelles. Mais si, souvent, les actes juridiques ont un caractère rituel, si le contrat, les serments, l’ordalie, sont par certains côtés sacramentaires, c’est qu’ils sont mélangés à des rites, sans être tels par eux-mêmes. Dans la mesure où ils ont une efficacité particulière, où ils font plus que d’établir des relations contractuelles entre des êtres, ils ne sont pas juridiques, mais magiques ou religieux. Les actes rituels, au contraire, sont, par essence, capables de produire autre chose que des conventions ; ils sont éminemment efficaces ; ils sont créateurs ; ils font. Les rites magiques sont même plus particulièrement conçus comme tels ; à tel point qu’ils ont souvent tiré leur nom de ce caractère effectif : dans l’Inde, le mot qui correspond le mieux au mot rite est celui de karman, acte ; l’envoûtement est même le factum, krlyâ par excellence ; le mot allemand de Zauber a le même sens étymologique ; d’autres langues encore emploient pour désigner la magie des mots dont la racine signifie faire. Mais les techniques, elles aussi, sont créatrices. Les gestes qu’elles comportent sont également réputés efficaces. A ce point de vue, la plus grande partie de l’humanité a peine à les distinguer des rites. Il n’y a peut-être pas, d’ailleurs, une seule des fins auxquelles atteignent péniblement nos arts et nos industries que la magie n’ait été censée atteindre. Tendant aux mêmes buts, elles s’associent naturellement et leur mélange est un fait constant ; mais il se produit en proportions variables. En général, à la pêche, à la chasse et dans l’agriculture, la magie côtoie la technique et la seconde. D’autres arts sont, pour ainsi dire, tout entiers pris dans la magie. Telles sont la médecine, l’alchimie; pendant longtemps, l’élément technique y est aussi réduit que possible, la magie les domine; elles en dépendent à ce point que c’est dans son sein qu’elles semblent s’être développées. Non seulement l’acte médical est resté, presque jusqu’à nos jours, entouré de prescriptions religieuses et magiques, prières, incantations, précautions astrologiques, mais encore les drogues, les diètes du médecin, les passes du chirurgien, sont un vrai tissu de symbolismes, de sympathies, d’homéopathies, d’antipathies, et, en réalité, elles sont conçues comme magiques. L’efficacité des rites et celle de l’art ne sont pas distinguées, mais bien pensées en même temps. La confusion est d’autant plus facile que le caractère traditionnel de la magie se retrouve dans les arts et dans les industries. La série des gestes de l’artisan est aussi uniformément réglée que la série des gestes du magicien. Cependant, les arts et la magie ont été partout distingués, parce qu’on sentait entre eux quelque insaisissable différence de méthode. Dans les techniques, l’effet est conçu comme produit mécaniquement. On sait qu’il résulte directement de la coordination des gestes, des engins et des agents physiques. On le voit suivre immédiatement la cause ; les produits sont homogènes aux moyens : le jet fait partir le javelot et la cuisine se fait avec du feu. De plus, la tradition est sans cesse contrôlée par l’expérience qui met constamment à l’épreuve la valeur des croyances techniques. L’existence même des arts dépend de la perception continue de cette homogénéité des causes et des effets. Quand une technique est à la fois magique et technique, la partie magique est celle qui échappe à cette définition. Ainsi, dans une pratique médicale, les mots, les incantations, les observances rituelles ou astrologiques sont magiques ; c’est là que gîtent les forces occultes, les esprits et que règne tout un monde d’idées qui fait que les mouvements, les gestes rituels, sont réputés avoir une efficacité toute spéciale, différente de leur efficacité mécanique. On ne conçoit pas que ce soit l’effet sensible des gestes qui soit le véritable effet. Celui-ci dépasse toujours celui-là et, normalement, il n’est pas du même ordre ; quand, par exemple, on fait pleuvoir, en agitant l’eau d’une source avec un bâton. C’est là le propre des rites qu’on peut appeler des actes traditionnels d’une efficacité sui generis. » Marcel Mauss, «Esquisse d’une théorie générale de la magie» p.11

Magie et technique : une instrumentalité ou une finalité identique. Mauss insiste sur le fait que magie et technique ont pour point commun le faire plus fondamentalement ce qui rend la magie si proche de la technique c’est avant tout son désir de puissance :

Comme le P. Bouyer, nous pensons au contraire que le développement technologique provient d’un désir magique de dominer la nature : Ce dont Bacon et Descartes sont sinon les premiers auteurs, au moins les premiers porte-parole, c’est de l’orientation décisive du développement technologique moderne qui allait assujettir étroitement au moins les premiers progrès de la science physico-chimique à ses propres orientations. Et celles-ci, on doit le dire sans hésiter, sont nettement non pas religieuses, et surtout pas dans le sens biblique et chrétien, mais magiques, si la magie est l’effort pour soumettre à l’égocentrisme d’une humanité orgueilleuse et sensuelle même, s’il se peut, les réalités où l’on reconnaît pourtant le doigt de Dieu. »  Louis Bouyer, Cosmos, Cerf ,Paris 1982, p252

Le Logos fait chair, mort et ressuscité comme point d’équilibre entre mythes, magie, rationalité et irrationalité technicienne

Si nous sommes tout à fait convaincus de cette parenté originelle, nous ne sommes pas moins certains que seule l’apparition du christianisme a permis le développement des sciences et des techniques. La foi en un Dieu créateur qui soumet sa création à des lois et non à des esprits permet de libérer l’homme de sa peur des forces naturelles et donc de sa tentative de les dominer par des rites magiques. L’activité sacramentelle de l’Eglise montre la souveraine autorité de la parole humaine soumise au Logos divin. La participation de la parole humaine au Verbe dans le sacrement ouvre la possibilité d’une parole rationnelle, logique ayant une efficacité sur la matière tout en laissant la raison ouverte sur l’infini ce qui l’empêche de s’enfermer dans l’irrationalité.

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