Crise de l’Eglise et homosexualité, tentative de compréhension (partie 2)

Cette approche de théologie biblique peut être déroutante pour le lecteur non habitué par ce type d’approche. Cette lecture de Gn 14 est celle qui me console le plus face aux abus du clergé et aux révélations de leurs limites si humaines…

Le chapitre 14 de la Genèse, le roi de Sodome et Abraham

La Parole de Dieu est vivante et plus coupante qu’un glaive à deux tranchants. Elle nous révèle le mystère de Dieu et les noirceurs de nos âmes déchues. Vivante, elle est une réponse à nos interrogations, une arme efficace dans le combat spirituel. Mon analyse biblique se veut à la fois rationnelle (étude des détails structurels, littéraires et étymologiques du texte) et croyante. Elle doit déboucher sur une vision de foi, mystique, simple et précise, une réponse roborative aux angoisses qui nous amènent à interroger le texte biblique. Et une ouverture vers le mystère.

 

La critique littéraire du Pentateuque a tenté de déterminer, dans un effort éminemment rationaliste et quelque peu enfantin du point de vue heuristique, les différentes sources littéraires originelles du texte. Les inclusions, les brusques changements de style ou les sauts narratifs, les répétions seraient les marques de ces différentes sources. Cette analyse diachronique des sources est aujourd’hui largement abandonnée pour une analyse synchronique. L’approche diachronique a toutefois été très importante dans l’étude précise des textes permettant ainsi de mettre au jour leur structure profonde mais pas de déterminer sérieusement leur généalogie.

 

Certains mots, hapax ou quasi-hapax (répétition très dense et significative d’un mot dans un passage biblique, mot non unique mais jamais employé avec cette densité dans d’autres passages), mystérieux comme le très fameux « epiouios » du notre Père sont des marqueurs hautement significatifs d’un texte. Ces mots à eux-seuls ouvrent et fondent une théologie. Un exemple remarquable est le très connu Evangile des Signes dans St Jean ou moins connu, l’étrange expression « dans l’os de ce jour » répétée à chaque événement d’alliance et notamment dans Exode 12. Ces singularités du texte portent en elles un véritable enseignement théologique.

 

Or, il existe une de ces singularités mystérieuses en Gn 14. Il s’agit de la brusque apparition de Melchisédech, roi de Salem, qui vient offrir le vin et le pain et bénir Abram après sa victoire sur les rois.

Melchisédech est considéré par toute la tradition chrétienne comme une figure du Christ et son sacrifice comme une préfiguration de l’eucharistie. Le Canon Romain (Prière eucharistique N°1) fait mémoire de ce sacrifice juste après la consécration avec deux autres sacrifices, tous trois prototypes du sacrifice du Christ:

Et comme il t´a plu d´accueillir

les présents d´Abel le Juste,

le sacrifice de notre père Abraham,

et celui que t´offrit Melchisédeck ton grand prêtre,

en signe du sacrifice parfait,

regarde cette offrande avec amour

et, dans ta bienveillance, accepte-la.

 

Abel renvoie à la justice du Christ et à sa mort. Comme Abel, Jésus est assassiné par ses frères.

Abraham renvoie à l’abandon des sacrifices humains et à l’introduction des sacrifices animaux. Au sacrifice du cœur qui éclaire le vrai sacrifice du Fils.

Melchisédech renvoie très clairement au sacrifice eucharistique proprement dit avec le pain et le vin. Et son sacerdoce à celui du Christ.

La Lettre aux Hébreux enseigne que le sacerdoce du Christ, et donc celui de ses disciples, est « selon l’Ordre de Melchisédech » :

He 5, 10 : proclamé par Dieu grand prêtre selon l’ordre de Melchisédech

He 6,20 : là où Jésus est entré pour nous en avant-coureur, devenu grand prêtre à jamais selon l’ordre de Melchisédech

Puis tout le chapitre 7 de la Lettre aux Hébreux explicite la spécificité du sacerdoce du Christ en le rattachant au sacerdoce de Melchisédech.

L’apparition du roi Melchisédech se fait donc très brusquement dans le récit. Il n’est cité ni avant ni après. Il ne prend pas part à la bataille des rois. Toute les Ecritures postérieures, les Psaumes et la Lettre aux Hébreux se fonde uniquement sur ces trois versets de Gn 14 lorsqu’elles évoquent la figure de Melchisédech. Cette apparition littéraire brutale fait dire aux exégètes encore partisans de la théorie des sources que ce texte appartient à une autre tradition.

Il n’en est rien. Ce surgissement vertical de Melchisédech au milieu de la négociation entre Abram (qui n’est pas encore Abraham notons-le) et Béra le roi de Sodome suite à la victoire d’Abram sur les 5 rois est éminemment signifiante.

Rappelons le contexte. Une guerre éclate entre cinq rois et quatre rois :

Histoire / Réalité

Gn 14,1

Métahistoire / ennemis spirituels

Gn 14,2

Signification des noms des rois du v. 2 selon le commentaire de Rachi
Amraphel roi de Chinéar Béra roi de Sodome Le mauvais
Aryok roi d’Ellasar Bircha roi de Gomorrhe Qui progressait en méchanceté
Kedorlaomer roi d’Elam Chineab roi d’Adma Il a en haine son père qui est aux cieux
Tidéal roi des Goïm Chiméber roi de Seboïm Il s’est mis des ailes pour aller se rebeller contre Dieu
  Le roi de Bèla qui est Soar  

 

L’étymologie des noms des rois laisse clairement apparaître le caractère symbolique de cette bataille entre des rois « réels » (Goim : les peuples) et les puissance du mal, dont la nature est révélée par les noms des rois alliés de Sodome.

Au terme de cette première bataille, le roi de Sodome et ses alliés sont défaits et le neveu d’Abram, Lot, est capturé. En effet, « il habitait Sodome. » (Gn14,12). Ce verset est très lourd de sens, Lot appartient à cette ville, il est participant de sa nature maléfique et rebelle. Abram en est informé et constitue une troupe pour pouvoir libérer Lot, ses biens et ses gens. La guerre éclaire d’Abram est un succès. Dans un certain sens, à ce stade, Abram sans s’être allié à Sodome, prend part à leur guerre et participe à leurs intérêts.

Les situations de crise et de guerre sont donc parfois très embrouillées, il est difficile de discerner le bien (Abram) du mal (Sodome). Il y a des alliances inattendues, de circonstances, des intérêts communs mais des valeurs divergentes. Croire que le clergé est entièrement constitué d’hommes saints et purs est une illusion. Mais ne pas vouloir croire qu’il y a aussi des hommes saints et courageux -pour sauver Lot de Sodome- est un péché.

La crise actuelle de l’Eglise ressemble aussi à la confusion d’une bataille. Des bons se retrouvent au côté de mauvais mais c’est bien pour sauver Lot.

Qui est Lot ?

Par l’étymologie de son nom, il appartient à ce qui est caché, enveloppé. Quand on habite Sodome, on ne veut en effet pas que ses œuvres soient découvertes. Il procède également des sciences occultes, du pouvoir des magiciens de l’Egypte.

La suite de l’histoire nous apprend que Lot n’arrive pas à protéger les étrangers des viols commis à Sodome, il va pourtant jusqu’à offrir ses filles en échange ! Une nouvelle fois, il va être sauvé par Abraham qui intercède pour lui devant Dieu. Mais il n’arrive pas à sauver sa femme de la nostalgie de Sodome. Il deviendra inconsciemment le père incestueux des enfants de ses deux filles !

En somme, un pauvre type, un peu comme nous, mais sauvé !

 

Donc Abram constitue une troupe pour aller récupérer ce pauvre Lot. Le nombre des hommes est de 318, chiffre symbolique renvoyant selon certaines traditions au Christ mais peu importe. Abram remporte la victoire contre Kedorlahomer et ramène tous les biens de Sodome et Gomorrhe tombés aux mains de quatre rois ainsi que Lot.

Surgit alors le roi de Sodome sortant littéralement de son puit de bitume dans lequel il était tombé avec le roi de Gomorrhe en fuyant lors de leur défaite (« la vallée de Siddim n’était que puits de bitume ; dans leur fuite, le roi de Sodome et celui de Gomorrhe y tombèrent » Gn 14,10) et réclamant sa part alors qu’il n’est pour rien dans la victoire d’Abram.

Le roi de Sodome rencontre Abram dans la vallée de Shawé sans doute encore recouvert de bitume. On s’imagine assez bien la scène ! Le nom de cette vallée peut se traduire comme « être le même » ou « devenir le même ».

Ceci est extrêmement important et nous allons nous servir ici de la théorie mimétique de René Girard pour comprendre quel est réellement le péché de Sodome. Est-ce un péché sexuel (celui des sodomites ? absolument rien dans le texte ne nous laisse suggérer cette pratique sexuelle) ou est-ce un péché beaucoup plus spirituel et donc beaucoup plus grave dont les désordres sexuels ne sont que le signe ?

Le pays de Sodome et Gomorrhe est désigné dans le texte comme le pays de la plaine (Gn 13,12) (d’ailleurs après la défaite les autres rois alliés de Sodome ne tombent pas dans les puits de bitume mais s’enfuient dans la montagne, signifiant ainsi la fin de leur alliance. Lot aussi s’enfuira vers la montagne pour fuir la destruction de Sodome. Le mot plaine (racine hébraïque « kkr », la Bible Chouraqui traduit les villes du Cirque). Le même mot sert aussi à traduire talent, la pièce d’argent. Ce sont aussi des villes de l’argent, de la circularité…où on tourne en rond dans la recherche de l’argent …et du même. Ce terme sert aussi à dire un morceau de pain. Il renvoie à la matérialité des choses de l’argent, du pain. A une certaine circularité qui enferme. L’enfermement matérialiste de l’homme.

Nous touchons à l’incroyable face à face que le texte révèle : d’un côté le pain de Melchisédech offert en sacrifice, de l’autre le pain matériel de Sodome…Signe sacramentel et anti-signe sacramentel.

La plaine renvoie dans la théorie girardienne au lieu de la crise mimétique, lorsque tout est confondu, ou l’aplanissement bien loin de signifier la paix et l’absence de tout danger est au contraire sous le règne du « même », le refus de toute singularité, et par conséquent d’une violence potentielle prête à se déchainer dans une résolution sacrificielle contre la tête qui dépassera (plus faible ou au contraire plus fort, boiteux, orphelin, étranger, difforme ou bien de beauté divine…).

La tradition midrashique (commentaires rabbiniques) explique apparemment de manière très étrange le péché de Sodome :

« [Les habitants de Sodome] avaient un lit sur lequel ils étendaient les gens de passage. Si ceux-ci étaient trop longs, ils leur coupaient [les pieds]. S’ils étaient trop courts, ils leur étiraient [les membres jusqu’à les arracher]. Eliézèr le serviteur d’Abraham était arrivé un jour là-bas. Ils lui ont dit : “Lève-toi et va te coucher sur le lit !” Il leur a répondu : “J’ai fait un vœu depuis le jour où ma mère est morte de ne plus jamais coucher dans un lit.” » (Sanhédrin 109b).

C’est l’exact parallèle du mythe de Procuste rapporté par Appolodore :

Dans sa vie de Thésée, Apollodore rapporte la légende suivante : « Son sixième exploit fut le meurtre de Damastès que certains appellent Polypémon. Celui-là habitait au bord de la route. Il possédait deux lits, l’un très petit et l’autre très grand ; et tous ceux qui passaient par là, il leur proposait d’être ses hôtes. Mais, ensuite, ceux qui étaient petits de taille il les allongeait dans le grand lit et il leur déboîtait toutes les articulations jusqu’à les faire devenir aussi grands que le lit ; et les grands, par contre, il les mettait dans le petit lit, et il sciait les membres de leur corps, qui dépassaient. » Apollodore, Épitomé, I, 4 (article Procuste Wikipedia)

Peu importe de savoir qui inspira qui (le texte d’Appolodore est cependant plus ancien), il nous suffit de remarquer que la Bible suggère ce péché de Sodome par ce lieu de la Plaine de Shawé : du « même » ou du « devenir même ».

Le caractère sexuel du péché de Sodome est toutefois très clairement exprimé par la Bible elle-même lors de l’épisode de la visite des anges destructeurs dans la maison de Loth.

 

Mais le péché de Sodome, son péché fondamental, principiel, c’est le désir que tous soient identiques.

Le péché de Sodome, c’est le désir du même.

C’est le péché de tout totalitarisme, c’est le péché qui précède toute crise mimétique.

Pour René Girard c’est la crise mimétique (le lit de Procuste) qui entraîne la violence sexuelle ou l’homosexualité. (l’agression des étrangers venus chez Loth).

« Une fois de plus, en somme, c’est dans un contexte de rivalité aiguë qu’apparaît l’homosexualité. Une comparaison du phénomène animal, de l’homosexualité rituelle, et de l’homosexualité moderne ne peut manquer de signaler que c’est le mimétisme qui entraîne la sexualité et non l’inverse !

(…)

Pour appuyer votre démonstration, je voudrais rapporter le cas (…) d’un jeune homme, fiancé à une jeune fille de la façon la plus bourgeoise, et qui tombe amoureux d’un homme plus âgé que lui, qu’il prend pour modèle, puis pour maître et enfin pour amant. Cet amant lui-même, bien que « purement homosexuel », me racontera plus tard que, nullement attiré par mon malade au départ, il n’avait été intéressé que par la présence de sa fiancée et la situation triangulaire créée lors d’un dîner. Lorsque le malade, jaloux de son amant, abanndonna pour lui sa fiancée, cet amant se désintéressa complètement de lui. Interrogé par moi sur les raisons de ce revirement, il me dit :

‘’L’homosexualité, croyez-moi, c’est vouloir être ce que l’autre est.’’ »

René Girard, Des choses cahées depuis la fondation du monde, Grasset, 1979, pp.359-360 

En conclusion :

Cette apparente incohérence du texte biblique présente sous forme d’une inclusion SODOME-MELCHISEDECH-SODOME fait sens et est en réalité une très profonde révélation sur la nature humaine, sur la nature du sacerdoce christique, toujours menacé dans sa lutte et sa négociation avec Sodome dans le but de sauver Lot, celui qui a été habité dans la ville de Sodome.

Le véritable sacrifice qui conduit vers Dieu, qui fait surgir la transcendance absolue de Dieu (El Elyon – le Dieu Très Haut -quasi hapax-) dans l’horizontalité de la vie humaine (la plaine des rois) se fait toujours au milieu de notre dialogue avec Sodome, avec les ténèbres qui veulent nous prendre nos âmes en contrepartie des vaines richesses matérielles ou d’éphémères plaisirs de gloire ou de jouissance. Abram voulait sauver la vie, l’âme de Lot, pas s’enrichir des biens de Sodome et Gomorrhe. C’est l’irruption de cette verticalité à travers la figure de Melchisédech qui permet à Abram de repousser la tentative du roi de Sodome d’accaparer les âmes. C’est la révélation du sacrifice originel du pain et du vin environné par la présence envahissante de Sodome, c’est l’irruption divine du prêtre Melchisédech (notons qu’il s’agit de la première mention d’un prêtre dans la Bible et que son sacrifice est de type eucharistique) face au roi de Sodome (Gn 14 est aussi la première mention de rois dans la Bible) pour bénir Abram et lui permettre de se recentrer vers Dieu et vers la verticalité.

Le roi de Sodome représente l’horizontalité et Melchisédech la verticalité et l’altérité divine.

Si l’apparition de Melchisédech offrant le sacrifice sauve Abram, le texte nous enseigne également que ce sacrifice est depuis l’origine menacer par Sodome, il fait irruption mais il est aussi cerné. Abram aurait pu dire : Melchisédech, permets que je parle d’abord avec le Roi de Sodome qui s’avance. Tu me béniras ensuite. Il y a toujours le risque d’écouter d’abord la parole de Sodome. Abram est cerné par Sodome, il en est quasiment l’allié -via la figure de Lot- puisqu’il a combattu pour sauver ses hommes et ses biens, il doit le recevoir, négocier avec lui. Nous sommes toujours menacés par cette horizontalité de la plaine et du même.

 

La crise actuelle de l’Eglise n’est qu’une expression de ce combat originel, méta et transhistorique. Combat qui se retrouve selon des modalités historiques différentes tout au long de la longue histoire de l’Eglise. Même si les révélations des turpitudes du clergé sont éprouvantes pour le fidèle, elles ne sont qu’une expression du combat entre le signe sacramentel par excellence, l’eucharistie du pain et du vin et son opposé : le pain de Sodome.

 

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