L’hymne de la fête de la Nativité de Saint Jean-Baptiste le 24 juin : fondement liturgique originel de la musique en Occident.

A une oeuvre d’une telle importance, celle de la louange divine, il ne faut rien moins que toutes les ressources de tous les arts. La liturgie est l’art absolu. C’est ce que l’Occident et l’Orient chrétiens se sont employés à faire depuis toujours. La liturgie eucharistique appelle à son service tous les arts : architectural, pictural, l’éloquence sacrée mais par dessus tout la musique! car la louange peut se passer de la beauté d’un église ou d’une chasuble pas de la beauté du chant! Comme l’enseigne Saint Augsutin, celui qui chante bien prie deux fois!

En tant qu’art absolu la liturgie utilise l’art mais en est aussi à l’origine. Elle diffuse la lumière du Logos dans l’art. C’est ainsi que toute la musique écrite a pour origine une hymne liturgique à Saint Jean Baptiste! L’hymne Ut queant laxis.

Ce que nous révélons ici est à la fois très connu et très ignoré ce qui m’a toujours surpris. N’importe quelle personne dans la rue, sans même aucune connaissance musicale, saura vous réciter la gamme : Do Ré Mi Fa So La Si. C’est quelque chose d’aussi banal que l’alphabet, aussi basique que la table de multiplication aussi connu que la formule de l’eau ou d’Einstein. Mais derrière ou en dessous de ces choses simples et principielles se cachent souvent des abîmes de science, de merveilleuses histoires, d’étonnantes résonances!

C’est pourquoi, si on demande maintenant l’origine de ces notes, de leur nom, finalement si étrange, la très grande majorité ne saura pas quoi vous répondre et restera silencieux! C’est un très bon exemple de la coupure culturelle que nous vivons. Nous sommes étrangers à notre propre culture dans ses expressions les plus fondamentales. Une donnée aussi fondamentale que la gamme avec laquelle s’écrit toute la musique occidentale depuis des siècles, de la grande musique religieuse inspirée de Bach au dernier tube à la mode, a complètement perdu ses racines religieuses et chrétiennes. Et les professeurs de musique se gardent bien de raconter son histoire! ¨Pourquoi? Par peur de paraître faire la promotion de la liturgie chrétienne?

Il est vrai que les choses les plus communes, les plus premières sont soit indémontrables, soit très difficiles à connaître. C’est ce qu’enseigne Aristote dans sa fulgurante introduction de la Physique : « Ce qui est d’abord évident et clair pour nous ce sont plutôt les ensembles confus. » On a plus de mal aussi à s’interroger sur ce qui est quotidien, que sur ce qui provoque un sentiment d’étrangeté et d’inconnu. Or quoi de plus bête que ces huit petites notes!

Cet exemple concernant les notes de musique illustre à merveille notre thèse : les réalités chrétiennes et les grands principes qui en sont issus , qui imprègnent et font vivre encore la civilisation occidentale nous sont si proches et si communs que nous en avons oublié l’origine. Soit involontairement comme dans le cas de la gamme, soit volontairement pour cacher aux peuples d’Europe ce qu’ils doivent à l’oeuvre civilisatrice de l’Eglise.

Mais étudions un peu plus en détail cette hymne composée pour la Nativité de Saint Jean Baptiste, elle recèle beaucoup de mystères.

La Légende Dorée de Jacques de Voragine explique son origine :

« L’historiographe des Lombards, Paul, diacre de l’église romaine et moine du Mont-Cassin, s’apprêtait un jour à bénir un cierge, lorsque tout à coup sa voix, auparavant très belle, s’enroua. Et, pour recouvrer sa voix, il composa en l’honneur de saint Jean l’hymne Ut queant laxis où il demandait à Dieu que sa voix lui fût rendue, comme elle l’avait été autrefois à Zacharie. »

L’hymne assure par sa structure poétique une continuité avec les traditions poétiques de l’Antiquité. En effet, elle est écrite en strophes saphiques (la poétesse Sappho de l’île de Lesbos!). Cette continuité culturelle démontre que l’Eglise assume et récapitule tout, y compris la poésie d’une femme qui a donné son nom à l’homosexualité féminine.

La structure saphique de l’hymne comporte 3 vers en hendécasyllabes et un vers adonique de 5 syllabes :

Ut queant laxis / resonare fibris (11 syllabes)

Mira gestorum famuli tuorum (11 syllabes)

Solve polluti labii reatum (11 syllabes)

Sancte Ioannes (5 syllabes)

La musique de l’hymne est ainsi faite que le chant monte d’un ton sur chaque syllabe accentuée en commençant par : UT (qui deviendra un DO : de dominus pour la simplicité de la diction, la note fondamentale ne peut être que celle du Seigneur Dominus!), puis RE, MI, FA SOL, LA, SI (pour Sancte Ioannes).

Le texte, malgré son apparente simplicité, est assez difficile à traduire. Nous donnons la traduction du Missel de Dom Gaspard Lebfevre, même si elle ne nous convient pas parfaitement :

Pour que vos serviteurs puissent à pleine voix chanter les merveilles que vous avez faites, bannissez le péché de nos lèvres, Ô saint Jean!

Paul écrivit cette hymne d’une densité inouïe afin de recouvrer la voix qu’il avait perdue, pour faire à nouveau résonner toutes les fibres de son être de moine louant les merveilles accomplies par Dieu dans les saints et particulièrement en saint Jean. L’adjectifs laxis signifie détendu au pluriel, les fibres des cordes vocales mais aussi tout le corps doit être détendu pour chanter. Les chanteurs savent cela très bien.

Il arrive dans la vie spirituelle que surviennent des blocages, des tensions, qui empêchent d’avancer et le corps se bloquent jusqu’à ne plus pouvoir chanter correctement. Ce mutisme a frappé de nombreux saints. Je pense ici très particulièrement à Sainte Marguerite-Marie Alacoque ou à M. Ollier.

Quelle souffrance pour Paul, moine et diacre, de perdre sa voix. En effet, le moine est appelé par vocation à l’oeuvre divine, c’est-à-dire à la louange psalmique. Le diacre porte la voix du peuple. A cette lointaine époque le rôle du diacre dans la liturgie romaine devait ressembler à celui qu’il a encore aujourd’hui dans les liturgies orientales. Rôle complexe et essentiel, le diacre ne cesse d’intercéder pour le peuple et de dialoguer avec le prêtre.

Un autre prêtre, de l’Ancienne Alliance, un autre serviteur de la louange divine fut lui aussi privé de sa voix : Zacharie, père de Jean-Baptiste. L’Evangile de Luc nous apprend que lorsqu’il accomplissait son service sacerdotal dans le Temple, Zacharie fut soudainement privé de la voix pour avoir douté de la parole de l’ange selon laquelle il allait donner naissance au Précurseur. Zacharie recouvra sa voix à la naissance de Jean Baptiste lorsqu’il dût écrire : son nom est Jean. Il se mit alors à chanter les louanges divines. C’est l’hymne Benedictus que l’Eglise latine chante tous les matins aux Laudes, c’est-à-dire à l’office des louanges.

Ainsi, il y a un formidable mouvement d’ascension partant du doute de Zacharie, de son silence sacré, à la fois punition divine et préparation à la louange divine du Benedictus, qui rencontre le désespoir d’un moine d’avoir, lui aussi, perdu sa voix, désespoir dont le cri intérieur et silencieux va engendrer le texte de l’hymne.

Cet incroyable mouvement se termine dans le choix d’un autre moine, Gui d’Arezzo, de se servir des syllabes accentuées de l’hymne pour baptiser les notes de musique!

Que nous enseigne ces incroyables événements? La voix humaine est sans doute l’expression la plus immatérielle de l’homme, le signe de son esprit animé par le Verbe. Pourtant, elle est insuffisante pour dire le mystère de Dieu et de son intervention salvatrice dans l’histoire. D’où le mutisme et le silence de Zacharie, de Paul… Mais de ces silences va naître ce qui est à la fois silence et parole, mystère et expression de ce mystère : la musique.

C’est de ce grand silence monastique, source principale de la culture en Occident, que sont nées les notes de musique. Formidable création issue des énergies incréées de la Rédemption et de sa célébration : l’eucharistie du Seigneur Jésus!

Toute véritable musique nous emporte vers le ciel, vers le mystère de Dieu. Toute véritable musique est écrite avec les mots silencieux de l’hymne de la Saint Jean, avec ce mystère de silence et de louange!

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