Sacrifice, Représentation et Eucharistie (1ère Partie)

 « il voit (…) notre Seigneur agenouillé dans le Cénacle, lavant les pieds aux disciples, et leur distribuant par après son divin Corps en la sacrée Eucharistie. Il passe le torrent du Cédron, et va au jardin de Gethsémani, où son cœur se fond ès larmes d’une très aimable douleur, lorsqu’il s’y représente son cher Sauveur suer le sang en cette extrême agonie qu’il y souffrait (…) ». Finalement, le pèlerin meurt, son « cœur ouvert avec ce sacré mot gravé au dedans d’icelui : Jésus mon amour ! L’amour donc fit en ce cœur l’office de la mort, séparant l’âme du Corps sans concurrence d’aucune autre cause. » François de Sales, T.A.D. livre VII, ch.12.

Première approche de la question à l’aide de l’encyclique Ecclesia de Eucharistia vivit

1/L’Eucharistie répond au désir du croyant d’être présent au drame qui le sauve

Dans sa dernière encyclique le Pape Jean-Paul II nous invite à renouveler notre émerveillement devant le don inouï du Christ dans l’Eucharistie. Le Pape va jusqu’à dévoiler une part de sa spiritualité eucharistique en nous faisant entrer dans sa propre méditation du mystère et dans les sentiments qui furent les siens lors de son voyage en Terre Sainte :
« Quand on célèbre l’Eucharistie près de la tombe de Jésus, à Jérusalem, on revient de manière quasi tangible à son ‘heure’, l’heure de la Croix et de la glorification. Tout prêtre qui célèbre la Messe revient en esprit, en même temps que la communauté chrétienne qui y participe, à ce lieu et à cette heure. »(1)
Ce désir d’être présent au drame du Golgotha se fait particulièrement touchant dans ce passage :
« Nous revoyons Jésus qui sort du Cénacle, qui descend avec ses disciples pour traverser le torrent du Cédron et aller au jardin des Oliviers. Dans ce jardin, il y a encore aujourd’hui quelques oliviers très anciens. Peut-être ont-ils été témoins de ce qui advint sous leur ombre ce soir-là , lorsque le Christ en prière ressentit une angoisse mortelle et que ‘‘sa sueur devint comme des gouttes de sang qui tombaient jusqu’à terre’’ (Lc 22,44) » (2)

Loin d’être une mièvrerie romantique, cette approche méditative et existentielle du mystère eucharistique nous montre que l’homme de foi, amoureux du Christ, veut suivre « l’Agneau partout où il va » (Ap14,4)).(3) Il porte en lui le désir de participer intimement à la Passion du Christ, d’être présent au lieu et à l’heure où Jésus s’est livré pour le Salut du monde. Ce désir, Jésus-Christ y répond dans l’Eucharistie qu’il institue lors de la Cène. Ainsi, ce sacrement nous rend présent les événements de la Pâque du Christ :

« l’institution de l’eucharistie au Cénacle est un moment décisif de sa constitution (de l’Eglise). Son fondement et sa source, c’est tout le Triduum pascal mais celui-ci est comme contenu, anticipé et ‘’concentré’’ pour toujours dans le don de l’Eucharistie. Dans ce don, Jésus-Christ confiait à l’Eglise l’actualisation permanente du mystère pascal. Par ce don, il instituait une mystérieuse ‘’contemporanéité’ entre le Triduum et le cours des siècles » (4)
Cette dernière expression se retrouve à la fin de l’encyclique où le Pape nous livre à nouveau des sentiments très personnels :
« Depuis plus d’un demi-siècle, chaque jour, à partir de ce 2 novembre 1946 où j’ai célébré ma première Messe dans la crypte Saint-Léonard de la Cathédrale du Wavel à Cracovie, mes yeux se sont concentrés sur l’hostie et sur le calice, dans lesquels le temps et l’espace se sont en quelque sorte ‘’contractés’’ et dans lesquels le drame du Golgotha s’est à nouveau rendu présent avec force, dévoilant sa mystérieuse ‘’contemporanéité’’. » (5)

2/ Le drame du Golgotha : récapitulation de toute l’histoire du monde

Les verbes ‘’contracter’’ et ‘’concentrer’’ concernent l’événement pascal dans lequel est ‘’contenu’’ toute l’histoire. Doit-on voir ici une allusion à la doctrine de la récapitulation explicitement évoquée au n°5 :
« Dans l’événement pascal et dans l’Eucharistie qui l’actualise au cours des siècles, il y a un ‘’contenu’’ vraiment énorme, dans lequel est présent toute l’histoire en tant que destinataire de la grâce de la rédemption. » (6)

Cette doctrine a sa source en Ep1,10 (« récapituler toutes choses dans le Christ celles du ciel et celle de la terre »). Chez Saint Irénée, c’est d’abord l’Incarnation du Verbe qui permet cette récapitulation qui n’est cependant jamais séparée de la Rédemption : « lorsqu’il s’est incarné et s’est fait homme, il a récapitulé en lui-même la longue histoire des hommes (7) et nous a procuré le salut en raccourci, de sorte que ce que nous avions perdu en Adam, c’est-à-dire d’être à l’image et la ressemblance de Dieu, nous le recouvrions dans le Christ Jésus. »(8) Mais c’est surtout dans le passage suivant qu’apparaît fortement le lien entre récapitulation et Rédemption : «le Seigneur disait à ceux qui allait répandre son sang : ‘’Il sera demandé compte de tout le sang innocent répandu sur la terre, depuis le sang d’Abel le juste jusqu’au sang de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez tué entre le sanctuaire et l’autel : en vérité, je vous le dis, tout cela viendra sur cette génération.(Mt23,35-36)’’ Il laissait entendre par là que l’effusion du sang de tous les justes et de tous les prophètes ayant existé depuis le commencement allait être récapitulée en lui-même et qu’il serait demandé compte de leur sang en sa personne. » (9)
Le Cardinal Journet, dans son ouvrage sur la Messe (10), cite aussi un texte admirable de St Jérôme : « C’est donc dans la Croix du Seigneur et dans sa Passion qu’ont été récapitulées toutes choses, toutes choses ont été enveloppées dans cette récapitulation. » (11)
Ainsi, autour de la Croix s’enroule et se ‘’contracte’’ mystérieusement toute l’histoire des hommes. S’il s’établit une certaine ‘’contemporanéité’’ entre l’Eucharistie et le drame du Golgotha, c’est que cet événement ‘’concentre’’ déjà en lui toute l’histoire des hommes. L’Heure de Jésus, en tant qu’acte plénier de l’Homme-Dieu qui livre sa vie appartient en quelque sorte à l’éternité divine. C’est pourquoi, elle surplombe tous les temps et tous les lieux (12). Un tableau de Dahli exprime merveilleusement cette réalité : il représente la Croix surplombant de toute sa majesté l’humble travail quotidien d’un pêcheur sur sa barque.
« L’Heure du Christ (…) est l’Heure solennelle du monde. Elle est dans le temps, mais domine tous les temps. La Croix du Christ étend ses bras sur le passé et sur l’avenir. Son ombre lumineuse la précède et remonte jusqu’aux premiers jours d’après la chute ; sa lumière cachée la suit et redescend jusqu’aux derniers jours du monde. Elle sauve les âges antérieurs par anticipation (…). Elle sauve les âges postérieurs d’une manière plus intime par application ou dérivation : toutes les grâces de la Loi nouvelle découlent de la Croix. » (14)

Nous ne devons cependant pas nous laisser griser trop rapidement par ces perspectives mystiques bien qu’elles soient largement fondées dans l’Ecriture, les Pères et le Magistère. L’intelligence du Mystère requiert de poser la question sur un plan logique et réaliste : comment pouvons-nous être rendu contemporain d’un événement qui a eu lieu il y a deux mille ans en Palestine ? Comment cet événement peut-il ‘’toucher’’ dans ses effets salvifiques tous les hommes de tous les temps ? Ici se dessinent des questions touchant au rapport du temps à l’éternité.
A l’opposé, il ne faut pas non plus réduire le mystère eucharistique à n’être que l’occasion d’émouvoir en nous de pieuses pensées qui nous transporteraient ‘’en esprit et avec les yeux de l’âme’’ jusqu’au Golgotha. Ou bien encore n’y voir qu’une cérémonie du souvenir autour de laquelle se réunit une sorte de fraternité de Jésus. Dans cette perspective la Messe ne serait qu’une action liturgico-théâtrale dont la fonction serait cathartique, commémorative et communautaire.

3/ identité du Sacrifice du Golgotha et du Sacrifice eucharistique : les affirmations du Magistère

Entre un réalisme grossier qui ferait fi du mystère du temps et de l’ordre sacramentel, et une vision romantique et sociologique de la Messe, seul le concept théologique de représentation sacramentelle permet de rendre compte d’un mystère qui de toute façon nous dépasse prodigieusement :
« l’Eucharistie, qui est marquée de manière indélébile par l’événement de la Passion et de la mort du Seigneur n’en constitue pas seulement l’évocation, mais encore la re-présentation sacramentelle. C’est le sacrifice de la Croix qui se perpétue au long des siècles. » (14)
Jean-Paul II nous invite donc à considérer attentivement l’identité du Sacrifice de la Croix et du Sacrifice eucharistique via la représentation sacramentelle. C’est à travers l’identité de l’acte sacrificiel à la Cène, à Gethsémani, à la Croix et finalement en toute eucharistie que s’établit cette ‘’mystérieuse contemporanéité’’ entre le Triduum et le cours des siècles.
Paul VI avait déjà affirmé cette identité dans sa profession de foi du 30 juin 1968 : « Nous croyons que la Messe célébrée par le prêtre représentant la personne du Christ en vertu du pouvoir reçu par le sacrement de l’ordre et offert par lui au nom du Christ, est le sacrifice du calvaire rendu sacramentellement présent sur nos autels. »
Le CEC déclare explicitement : « Le Sacrifice du Christ et le sacrifice de l’Eucharistie sont un unique sacrifice » (15) Le catéchisme s’appuie sur l’autorité du Concile de Trente pour affirmer cette identité.
En effet, c’est dans le contexte théologique né de la contestation de Luther que les rapports entre le sacrifice de la Croix et le sacrifice Eucharistique ont dû être précisés fermement par le Magistère. Luther en insistant sur le « semel » (une fois pour toutes) de la lettre au Hébreux (16) nia le caractère sacrificiel de la Messe. En voulant protéger l’unicité du sacrifice rédempteur, il n’a pas compris que le sacrifice eucharistique n’était pas un autre sacrifice offert à Dieu pour la Rédemption mais l’actualisation de l’unique sacrifice rédempteur d’où les déclarations du Concile de Trente dans sa 22e session du 17 sept 1562 :
«dans ce divin sacrifice qui s’accomplit à la messe, ce même Christ est contenu et immolé de manière non sanglante, lui qui s’est offert une fois pour toutes de manière sanglante sur l’autel de la Croix.(…)
« C’est, en effet, une seule et même victime, c’est le même qui, s’offrant par le ministère des prêtres, s’est offert alors lui-même sur la croix, la manière de s’offrir étant seule différente. » (17)
Le Concile avait pris soin auparavant de préciser en quoi consistait cette manière non sanglante d’offrir :
« il voulut laisser à l’Eglise, son épouse bien-aimée, un sacrifice qui soit visible (comme l’exige la nature humaine). Par là serait représenté le sacrifice sanglant qui devait s’accomplir une fois pour toutes sur la croix, le souvenir en demeurerait jusqu’à la fin du monde, et sa vertu salutaire serait appliquée à la rémission de ces péchés que nous commettons chaque jour. » (18)
Il y a donc identité par mode de représentation sacramentelle entre le sacrifice eucharistique et le sacrifice de la croix. Cette vérité est une constante de la Tradition tant orientale que latine (19) . Pour conclure, citons le texte d’un synode de l’Eglise grecque qui avait déjà précisé cette identité au 12e siècle : « Le sacrifice d’aujourd’hui est comme celui qu’offrit un jour l’unique Verbe incarné, il est offert (aujourd’hui comme alors) par Lui, car il est le sacrifice identique et unique. » (20)

 

NOTES :

(1) Ecclesia de Eucharistia vivit, n°4

(2) Ecclesia de Eucharistia vivit, n°3

(3) On ne peut être que frappé par la ressemblance de ce passage de l’encyclique avec un chapitre du Traité de l’Amour de Dieu de St François de Sales où celui-ci, pour illustrer sa doctrine de la mort d’amour, développe l’histoire d’un pèlerin se rendant sur les lieux de la Passion : « il voit (…) notre Seigneur agenouillé dans le Cénacle, lavant les pieds aux disciples, et leur distribuant par après son divin Corps en la sacrée Eucharistie. Il passe le torrent du Cédron, et va au jardin de Gethsémani, où son cœur se fond ès larmes d’une très aimable douleur, lorsqu’il s’y représente son cher Sauveur suer le sang en cette extrême agonie qu’il y souffrait (…) ». Finalement, le pèlerin meurt, son « cœur ouvert avec ce sacré mot gravé au dedans d’icelui : Jésus mon amour ! L’amour donc fit en ce cœur l’office de la mort, séparant l’âme du Corps sans concurrence d’aucune autre cause. » T.A.D. livre VII, ch.12.
Cette doctrine de la mort d’amour lui permet de montrer que la mort du Christ est un vrai sacrifice : « il remet son esprit à son Père, pour montrer que, comme il avait assez de force et d’haleine pour ne point mourir, il avait aussi tant d’amour, qu’il ne pouvait plus vivre sans faire revivre par sa mort ceux qui sans cela ne pouvaient jamais éviter la mort, ni prétendre à la vraie vie. C’est pourquoi la mort du Sauveur fut un vrai sacrifice et sacrifice d’holocauste que lui-même offrit à son Père pour notre rédemption. (…) Il fut donc le sacrificateur lui-même qui s’offrit à son Père, et s’immola en amour, à l’amour, par l’amour, pour l’amour et d’amour. » T.A.D. livre X, ch. 12
Sans anticiper les développements que nous ferons sur la notion de sacrifice, nous signalons cependant que c’est dans cette perspective spirituelle que nous interpréterons le sacrifice de la Croix.

(4) Ecclesia de Eucharistia vivit, n°3

(5) Ecclesia de Eucharistia vivit, n°59

(6) Ecclesia de Eucharistia vivit, n°5

(7) On pourrait évoquer ici le texte du Concile Vatican II : « par son Incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme. » GS 22 commenté de façon magistrale par Jean-Paul II dans l’encyclique Redemptor Hominis aux n° 8 et 9.

(8) St Irénée, Contre les Hérésies, III, 18, 1

(9) St Irénée, Contre les Hérésies, V, 14, 1

(10) Charles JOURNET, La Messe, Présence du Sacrifice de la Croix, D.D.B.,1958, p.30

(11) St Jérôme, Comm. Ad Ephes. I, 10 ; P.L., t. XXVI, col. 454

(12) Cf. CEC n° 1085, cité dans Ecclesia de Eucharistia au n°11 : « Quand son Heure est venue, Il vit l’unique événement qui ne passe pas (…). C’est un événement réel, advenu dans notre histoire, mais il est unique : tous les autres événements de l’histoire arrivent une fois, puis ils passent, engloutis dans le passé. (…) tout ce qu’Il a fait et souffert pour tous les hommes, participe de l’éternité divine et surplombe ainsi tous les temps et y est rendu présent. L’Evénement de la Croix et de la Résurrection demeure et attire tout vers la Vie. »

(13) Charles JOURNET, La Messe, Présence du Sacrifice de la Croix, D.D.B.,1958, p.32

(14) Ecclesia de Eucharistia vivit, n°11

(15) CEC n°1367

(16) He10, 10 : « nous sommes sanctifiés par l’oblation du corps de Jésus Christ, une fois pour toutes. »
He10, 14 : « par une oblation unique il a rendu parfait pour toujours ceux qu’il sanctifie. »
« C’est un ‘’scandale’’ écrit Luther, de penser ‘’ que la Messe est, comme on le croit partout, un sacrifice offert à Dieu’’ (De captivitate babylonia Ecclesiae praeludium  (1520) ; chap. De Coena Domini) » Charles JOURNET, La Messe, Présence du Sacrifice de la Croix, D.D.B.,1958, p.50

(17) DS 1743

(18) DS1740

(19) Pour le témoignage des Pères, voir Charles JOURNET, La Messe, Présence du Sacrifice de la Croix, D.D.B.,1958, p.61-67

(20) Synode de Constantinople contre Sotericos, (janvier 1156 et mai 1157), cité dans la lettre de Jean-Paul II, Le mystère et le culte de la sainte Eucharistie, n°9 (24 février 1980)

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