Noël : fête de l’Incarnation

Un des problèmes théologiques qui obsède Saint François de Sales et sur lequel il reviendra dans de nombreux textes est celui des raisons de l’Incarnation. C’est la fameuse question posée par son concitoyen savoyard Saint Anselme de Cantorbéry : Cur Deus Homo? Pourquoi Dieu s’est-il fait homme? Le problème est facile à exposer mais les réponses engagent toute la doctrine catholique de la Rédemption.

La question peut se reformuler ainsi : s’il n’y avait pas eu le péché originel d’Adam, aurions-nous eu besoin du second Adam? Si l’homme n’avait pas eu besoin du salut de Jésus-Christ, le Verbe se serait-il incarné. Pour Saint François, la réponse à ces questions est positive, sans l’ombre d’un doute. Oui, le Verbe se serait uni à la nature humaine même en l’absence du péché originel car la finalité de l’Incarnation est l’union de l’humanité à Dieu, l’union de tous les hommes en Dieu et ceci ne peut se faire que si Dieu daigne assumer la nature humaine. La nature douloureuse de l’Incarnation et la Rédemption par la Croix ne sont que la conséquence seconde de la volonté de Dieu de s’unir à tout homme. Saint François se sépare ici de Saint Thomas d’Aquin pour rejoindre les thèses théologiques de Jean Duns Scot. Il s’agit de penser une théologie de l’Incarnation sans Rédemption. Cette artifice théologique, cette théologie science-fiction permet de toucher à la finalité dernière et bien réelle de la Création : Dieu a créé l’homme pour se communiquer à lui dans l’oeuvre de l’Incarnation. Cette démarche théologique ressemble un peu à celle du mathématicien qui passe par les nombres imaginaires pour résoudre une question de physique bien réelle.

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« Dieu connut éternellement qu’il pouvait faire une quantité innumérable de créatures, en diverses perfections et qualités, auxquelles il se pourrait communiquer; et considérant qu’entre toutes les façons de se communiquer il n’y avait rien de si excellent que de se joindre à quelque nature créée, en telle sorte que la créature fût comme entée et insérée en la Divinité, pour ne faire avec elle qu’une seule personne, son infinie bonté, qui de soi-même et par soi-même est portée à la communication, se résolut et se détermina d’en faire une de cette manière; afin que, comme éternellement il y a une communication essentielle en Dieu, par laquelle le Père communique toute son infinie et indivisible divinité au Fils en le produisant et le Père et le Fils ensemble, produisant le Saint-Esprit lui communiquent aussi leur propre unique divinité, de même cette souveraine Douceur fût aussi communiquée si parfaitement hors de soi à une créature, que la nature créée et la Divinité, gardant chacune leurs propriétés, fussent néanmoins tellement unies ensemble qu’elles ne fussent qu’une même personne. » (Traité de l’Amour de Dieu, II, IV)

Le comparaison entre le circuminccessio trinitaire et la communication de Dieu à l’humanité dans l’Incarnation du Verbe est particulièrement bien mise en valeur dans l’Introït de la Messe de la Vigile de la Nativité ou Messe de Minuit. L’éternel engendrement du Fils par le Père dans la gloire trinitaire va se manifester dans le temps des hommes par la naissance virginale de Jésus. Je vous laisse découvrir ce chef d’oeuvre du chant grégorien admirablement interprété ici par la Schola de la Cathédrale de Westminster, il s’agit de la vraie musique de Noël  fustigeant les noirs desseins des puissants de la terre contre le petit enfant de la crèche :

« Dóminus dixit ad me : Fílius meus es tu, ego hódie génui te. Ps (1). : Quare fremuérunt gentes : et pópuli meditáti sunt inánia ? Dóminus dixit ad me… Ps (2). : Astiterunt reges terrae et principes convenerunt in unum adversus Dominum, et adversus Christum eius. Dóminus dixit ad me… Ps (3). : Postula a me, et dabo tibi gentes, hereditatem tuam et possessionem tuam terminos terrae. Dóminus dixit ad me… Glória Patri… Dóminus dixit ad me… » (« Le Seigneur m’a dit : « tu es mon Fils. C’est moi qui t’engendre aujourd’hui ». Ps (1) : Pourquoi les nations ont-elles frémi ? Pourquoi les peuples ont-ils tramé de vains complots ? (verset 2 et 3). Gloire au Père… Le Seigneur m’a dit… »)

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