L’interprétation de l’Ecriture ou le problème herméneutique (1)

evangeliaire

Depuis que la Parole de Dieu a daigné se manifester dans une parole humaine recueillie comme Ecriture Sainte, elle a toujours sollicité la perspicacité de l’esprit humain. D’abord parce que le sens profond de l’Ecriture n’est jamais perçu d’emblée : l’Ecriture nécessite qu’on la creuse, qu’on la travaille, qu’on la médite. Ensuite parce que ce travail d’étude fait souvent apparaître ce qui semble être des contradictions, des apories, des obscurités ; le sens littéral recèle quantité d’histoires immorales, de crimes, d’incestes, de violences ou rapporte des faits invraisemblables.

Au fond, depuis toujours la Parole de Dieu heurte et scandalise le puritain et l’agnostique, elle aiguillonne ainsi le sens critique et le désir de comprendre ce qu’elle peut bien vouloir signifier. Face à cette Parole, chacun arrive avec ce qu’il est : le puritain ne voudra pas recevoir telles quelles toutes les histoires immorales de la Bible ; l’agnostique regardera avec ironie les vérités qu’elle révèle sur l’être divin. Ainsi, tout lecteur de la Bible procède nécessairement et la plupart du temps inconsciemment à une pré-interprétation de la Parole de Dieu. La lecture de l’Ecriture engage tout notre être. Si l’on ne veut pas en rester à cette première lecture purement subjective, il faut se doter d’une méthode ‘’objective’’ d’interprétation : une herméneutique. Objective dans le sens minimal qu’on fait l’effort de dire et de critiquer ses a priori de lectures en les confrontant à l’Ecriture elle-même, ou à d’autres instances qu’on juge apte à contrôler ses a priori.

Ce problème herméneutique est très important et ne peut être ignoré dans une démarche de foi. A cet égard, l’exemple de St Augustin est très révélateur. Dans son chemin de conversion, certains passages de l’Ecriture, pris dans leur sens littéral, le révulsaient et lui faisaient fuir l’Eglise. « (…) quelques passages des plus difficiles et des plus obscurs de l’Ancien Testament faisaient mourir mon âme lorsque je les interprétais selon le lettre qui tue. »1 C’est Saint Ambroise qui lui donnera une méthode d’interprétation qui permet de ne pas s’arrêter à la lettre : »Je ressentais avec beaucoup de joie de ce qu’en m’expliquant la Loi et les prophètes on ne me les proposait plus à lire avec ces mêmes yeux qui m’y faisaient auparavant remarquer tant d’absurdités, et accuser vos saints comme s’ils eussent entendus tout littéralement, bien qu’en effet ils en fussent très éloignés ; et je prenais grand plaisir à ouïr Saint Ambroise répéter souvent dans ses sermons, et recommander très expressément à son peuple comme règle de foi, cette importante maxime :  »que la lettre donne la mort, mais que l’esprit donne la vie »(2Co 3,6). Et lorsqu’en tirant les voiles mystiques, il découvrait les sens cachés des passages  qui, à les interpréter selon la lettre, semble enseigner une mauvaise doctrine, il ne disait rien qui me choquât; quoique j’ignorasse encore si ce qu’il disait était véritable. » (St Augustin, Les Confessions, VI, 4)

Ainsi, St Ambroise introduit St Augustin à une véritable herméneutique qui fait droit aux requêtes de sens de la raison et de l’intelligence. : l’interprétation allégorique. Cette méthode avait été développée par l’école d’Alexandrie à la suite du juif Philon qui l’héritait des philosophes grecs. La méthode allégorique s’est développée dans le stoïcisme pour interpréter les mythes grecs traditionnels selon le logos. Nous trouvons ici l’opposition entre mythos et logos introduite par Platon qui tout en critiquant le mythos y recourt comme une possibilité de logos sur les réalités divines.

L’Ecriture a donc toujours été reçue chez les Juifs comme chez les chrétiens à l’intérieur d’une interprétation, d’une tradition interprétative dont le fondement est philosophique. Origène a particulièrement travaillé l’Ecriture à l’aide de la méthode allégorique qu’il réfère à St Paul : « l’Apôtre a transmis à l’Eglise (…), au sujet des livres de la Loi, reçus d’autres et auparavant ignorés d’elle et fort étrangers, cette consigne : éviter que les recevant comme des enseignements étrangers et ignorant la règle de leur explication, elle ne soit troublée à propos d’un document de l’étranger. Aussi bien pour quelques passages, nous-a-t-il donné lui-même des exemples d’interprétations, afin que nous aussi nous gardions la même méthode en tout les reste. » Origène, Homélies sur l’Exode, V, 1

Au 19e siècle, au sein du protestantisme libéral vont se développer d’autres tentatives d’interprétations de l’Ecriture. Ce n’est pas étonnant car le principe ‘’Sola Scriptura’’, en supprimant le Magistère et la Tradition, nécessitait le recours à des méthodes nouvelles, à d’autres instances d’interprétation. La théologie libérale essaiera d’écrire des vies de Jésus dépouillée de tout miracle considéré a priori comme impossible. La figure du Christ devient celle d’un grand homme religieux nous appelant à une vie morale supérieure. L’école de l’histoire des religions, quant à elle, créditera le langage proprement religieux de l’Ecriture dans son aspect mythologique pour faire de « la personne du Christ un symbole cultuel impérissable de la communauté chrétienne. »2 Ainsi se dessine une première rupture dans l’interprétation du Nouveau Testament qui donnera naissance à la séparation entre le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi.

Le ‘’Jésus de l’histoire’’ correspond à l’illusion que grâce à la science historico-critique, on peut accéder à la pure vérité historique, au-delà des déformations hellénisantes introduites par les communautés chrétiennes primitives. En critiquant les sources et les témoins, les textes et les documents au même titre que n’importe quel document profane, on peut dessiner et reconstituer la figure de Jésus tel qu’il a existé. Il nous paraît nécessaire de réfléchir ici au statut scientifique de l’histoire et au caractère singulier de l’événement historique.

Les essais de reconstitution d’une histoire de Jésus s’inscrivent dans le cadre de l’optimisme béat des Lumières et de l’Aufklärung. On croit (au sens strict d’un foi qui se substitue à la foi religieuse) au pouvoir absolu de la raison. A cette époque l’histoire est subjuguée par les réussites des sciences expérimentales et positives.3Elle cherche donc à leur ressembler pour tirer de l’ensemble des faits historiques des systèmes de lois positives. A cet égard, la chimie a joué un rôle fondamental. En effet, grâce aux efforts de Lavoisier qui introduisit l’usage de la balance, la chimie accédait à la positivité comtienne. Le maquis des faits bruts laissait peu à peu la place à des lois quantifiées, les vieux noms alchimiques des produits disparaissaient grâce à la nomenclature systématique de Berthollet. Les historiens du 19e avaient donc sous les yeux l’exemple d’une discipline qui devenait scientifique. Puisque ce fut la rigueur de la balance qui avait permis cet exploit, il fallait introduire quelque chose de similaire en histoire pour mettre de l’ordre dans le maquis des faits historiques. Ce sera le rôle d’une critique aussi rigoureuse et scientifique que possible des sources et des témoins. Mais ce que n’ont pas vu ces historiens positivistes, c’est la différence radicale qui existe entre l’événement historique et le fait chimique. Le second est observable et  »expérimentable » à volonté, le premier est unique et singulier. De plus, il n’existe pas puisque par définition il appartient au passé. Or il n’y a pas de science du singulier et encore moins de science de ce qui n’existe pas. L’histoire n’est donc pas et ne pourra jamais devenir une science. Notre conclusion peut paraître trop radicale mais elle doit être maintenue face à la prétention de l’histoire à accéder au même degré de scientificité que les sciences expérimentales. Certes, lorsqu’aujourd’hui on parle de science historique, le public cultivé et les historiens savent que cela ne se réfère plus aux sciences expérimentales et à l’illusion positiviste. Cependant, devant le grand public, on joue très souvent sur l’ambiguïté du mot ‘’science’’ pour donner aux découvertes historiques le poids d’un fait expérimental indubitable. Aussi, ne devrait-on pas abandonner l’expression ‘’science historique’’ trop chargée de l’idéal que nourrissait les historiens du 19e et parler de connaissance historique? Quoi qu’il en soit, il est nécessaire de préciser que « si l’on parle de science à propos de l’histoire, c’est par opposition à la connaissance vulgaire de l’expérience quotidienne, une connaissance élaborée en fonction d’une méthode systématique et rigoureuse, celle qui s’est révélée représenter le facteur optimum de vérité. »4

Face aux excès de l’école positiviste, des historiens ont essayé d’élaborer d’autres méthodes en incluant la nécessité d’une hypothèse subjective a priori qui guide l’historien dans ses recherches et dans la critique des sources5. Ainsi la prétention de l’histoire à l’objectivité est remise en cause. Cependant, on garde le désir d’une méthode de type scientifique (hypothèse, modèle théorique, vérification). L’historien prétend toujours au titre de scientifique. Mais ces prétentions, même si elles introduisent la subjectivité de l’historien, se heurtent au caractère singulier et paradoxal de l’événement historique. Qu’on le veuille ou non, l’événement historique n’est ni observable, ni ‘’expérimentable’’ ; il ne répond pas à une causalité simple qu’on pourrait exprimer à l’aide d’un modèle à paramètres. Même si un tel modèle causal pouvait être construit, les paramètres en resteraient à jamais inconnus parce qu’aucune démarche expérimentale ne peut interroger le passé6. Ou bien ces paramètres seraient choisis arbitrairement par l’historien pour confirmer son hypothèse dans une démarche tautologique dans laquelle le détour par un modèle est le prétexte scientifique qui cache l’arbitraire des hypothèses7. L’hypothèse historique ne peut pas être confirmée par un modèle mais seulement par un jugement de type judiciaire : on a accumulé suffisamment de preuves pour conclure que telle cause ou série de causes a provoqué tel fait historique. Mais qui donne à l’historien son autorité de juge?

Ceci ne veut pas dire que l’événement historique est absolument inconnaissable en soi et qu’on ne peut pas voir à l’oeuvre dans l’histoires des lignes de force qui conduisent à des situations déterminées. En effet, l’autre attitude extrême serait de refuser de lire dans l’histoire un sens et de croire atteindre l’objectivité scientifique en limitant l’histoire à une compilation de dates et de faits sans lien les uns avec les autres.

Il faut donc respecter le statut épistémologique très particulier de l’événement historique et élaborer une méthode historique de connaissance qui lui soit adaptée sans chercher à copier la méthode expérimentale. Il s’agit de prendre en compte le fait que la connaissance historique est toujours médiatisée par des témoins. Ces témoins peuvent être de nature très variés : des témoins directs encore vivants, des documents, des livres, des registres de comptes, des traces archéologiques, des fossiles etc… Aucun de ces témoins n’est neutre par rapport à l’événement ; il faudra donc recevoir leur témoignage en fonction de la position qu’ils occupent dans l’événement et qui dépend elle-même de ce dernier. Ces quelques réflexions montrent suffisamment la complexité du fait historique qui est quelque chose de très difficile à cerner. Au sens strict, il n’existe plus ; il n’existe que pour nous à travers le retentissement qu’il a eu et des traces qu’il a laissées. Face à cette multiplicité de témoins, il est légitime d’utiliser toutes les méthodes scientifiques disponibles pour mesurer, dater, comparer les différents documents disponibles. Au terme de ce travail, la connaissance d’un fait historique sera très certaine et même vraie, mais l’événement lui-même dans son irréductible singularité nous échappera pour toujours8. Enfin, ces faits historiques devront être interprétés et intégrés dans un récit à la lumière d’une hypothèse la plus plausible possible. Cette connaissance demeurera donc à jamais de l’ordre de l’hypothèse, connaissance hypothético-judiciaire pourrait-on dire.

Les faits du passé et l’histoire des hommes demeurent donc à jamais nimbés d’un mystère impénétrable. L’histoire en tant que connaissance doit accepter cette limite.

1 Saint Augustin, Les Confessions, V, 14

2 René Marlé, Bultmann et l’interprétation du Nouveau Testament, coll. Théologie Aubier, n°33, 1956, p61

3 « A l’exemple des sciences de la nature, l’histoire vient de se constituer comme science dans un climat de grand optimisme, tant herméneutique qu’historico-critique. On n’a pas encore pris conscience de la complexité des problèmes posés par la distance historique entre l’objet étudié et le sujet qui l’étudie ; de même, on est persuadé que l’on peut connaître les faits dans toute leur positivité et qu’en les additionnant on est capable d’atteindre à la vérité dans toute sa cohérence. » Bernard Sesboüé, Pédagogie du Christ, éléments de christologie fondamentale, Cerf, Paris 1994, p86)

4 Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, Seuil Paris 1954 cité  in Cours de Logique M. Couillaud)

5 « Comme le spécialiste des sciences physiques, l’historien doit procéder par hypothèse, recherche documentaire de la preuve, reconstitution des éléments de réponse, vérification ou infirmation du point de départ ; ce dernier est donc l’hypothèse, moteur essentiel de la démarche du chercheur, et la fécondité d’une recherche est fonction de la perspicacité avec laquelle cette hypothèse de départ a été établie. Une telle exigence qui n’avait pas rien d’original aux yeux des scientifiques, habitués depuis longtemps à reconnaître que la science crée ainsi son objet (La formule exacte est : ‘’la chimie crée son objet’’, elle est du grand chimiste Berthelot. Il est frappant de constater que, presque inconsciemment, c’est encore la chimie qui sert de modèle. Il est également très vrai que la science moderne n’est pas une science de la nature mais des objets que sa technique lui permet de créer. Ce point mériterait une étude à part entière.) a provoqué des résistances parmi les gens de métier : admettre que seule une problématique cohérente, établie avec prudence et imagination à la fois, peut animer la recherche et faire parler le document. » ; article Histoire / Statut scientifique de l’histoire de l’Encyclopedia Universalis, 11e Ed. 1977, Vol 8, p 425-426

6 Un exemple permettra de mieux faire comprendre cette impossibilité d’interroger le fait historique à l’aide d’une méthode de type expérimentale  : « Si la situation européenne était telle, en 1914, que n’importe quel incident devait mettre le feu aux poudres, la causalité résidant presque tout entière dans la situation, l’incident n’était plus que l’occasion. (Telle est l’hypothèse de travail) A nouveau s’élèvera la question : comment démontrer de telles propositions? Et, à nouveau, la réponse sera : une démonstration irréfutable n’est pas possible. Nous ne pouvons pas répéter l’expérience, éliminer l’incident de juillet 1914 pour laisser l’histoire suivre un autre cours, qui confirmerait ou infirmerait l’hypothèse de l’inévitabilité. » Raymond Aron, Dimensions de la conscience historique, Plon 10-18, 1961, p83-84

7 Cette notion scientifique de modèle est malheureusement loin d’être abandonnée en exégèse. Un texte récent de la Commission Biblique Pontificale y fait explicitement référence : « La connaissance des données sociologiques qui contribuent à faire comprendre le fonctionnement économique, culturel et religieux du monde biblique est indispensable à la critique historique. (…) L’utilisation des modèles fournis par la science sociologique assure aux recherches des historiens sur les époques bibliques une remarquable capacité de renouvellement, mais il faut, naturellement, que les modèles soient modifiés en fonction de la réalité étudiée. » C.B.P., L’interprétation de la Bible dans l’Eglise, Cerf, p51.

Nous ne discuterons pas du degré de scientificité de la sociologie et de l’utilisation sans doute légitime qu’elle fait de modèles. Mais, pour les raison déjà évoquées, nous ne voyons pas très bien comment réaliser des modèles sociologiques (qui supposent mesures expérimentales et statistiques) sur des sociétés qui n’existent plus. Comment ces modèles pourraient être ‘’modifiés en fonction de la réalité étudiée’’?

8 A la limite, on pourra toujours douter de l’existence de n’importe quel homme historique puisqu’il n’existe plus. La mauvaise foi peut aller jusque là et absolument rien ne pourra la détruire. Seule une rencontre expérimentale, existentielle pourrait lever le doute, ce qui est impossible.

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